L’Autre côté du rêve (Ursula K. Le Guin, 1971)

autre-cote-du-reveDe l’infini du rêve et du désir de puissance

Georges Orr dort, Georges Orr rêve, et les rêves de Georges Orr changent le monde. Cet homme ordinaire se trouve doté d’un pouvoir infini, mais aussi incontrôlable. Pour tenter de s’en débarrasser, il se tourne vers les drogues, et une fois arrêté pour possession, il est envoyé chez un psychiâtre. Après une péridoe d’incrédulité, le Dr Haber va s’efforcer de controller par hypnose les rêves de Georges pour façonner le monde suivant ses désirs. Haber commence petit, mais va vite vouloir s’attaquer à la guerre, au changement climatique et à d’autres défis du même acabit. A mesure que les enjeux augmentent, lLes consignes du médecin vont avoir des conséquences imprévues.

En effet, les injonctions du psychiatre mettent en évidence les limites de la pensée humaine face à un monde complexe, dans lequel l’entièreté des conséquences d’une décision est inaccessible aux capacités computationnelles du cerveau humain. Comment, en une phrase, envisager les conséquences d’une modification de l’ordre des choses, aussi sympathique soit-elle en apparence, sur le reste de l’univers ? Quand Haber lui demande de rêver à un monde moins peuplé, le cours de l’histoire est modifié pour y insérer une pandémie mondiale qui tue six milliards de personnes. Pour le salut de l’humanité et sa propre survie, il faut que Georges arrête Haber et son délire de toute puissance. Mais il ne peut pas se contenter d’arrêter de se rendre chez Haber, car il s’agit d’une obligation légale depuis sa condamnation pour trafic de médicaments. Georges cherche alors de l’aide auprès d’une jeune avocate, qui décide d’assister aux séances chez Haber.

La décennie entre 1965 et 1975 est une période d’écriture intense pour Ursula Le Guin. Après ses premiers romans Le Monde de Rocannon et Planète d’exil en 1966, qui ouvrent le Cycle de l’Ekumen, paraissent La Main gauche de la nuit 1968, la trilogie de Terremer entre 1968 et 1972 et Les Dépossédés en 1974. Entre 1969 et 1974, la romancière obtient deux prix Locus, deux Nebula et deux Hugo. L’Autre côté du rêve sort en 1971, au milieu de ce bouillonnement créatif.

Moins directement politique que Les Dépossédés, moins ouvertement onirique que Terremer, L’Autre côté du rêve peut aujourd’hui paraître plus terre-à-terre, plus classique. De fait, si les concepts mis en jeu paraissent maintenant rebattus (le film L’Effet papillon les popularisait en 2004), il faut pour comprendre le succès de ce roman se replonger dans les années 70. On est en plein essor de la cybernétique, avec sa formalisation du concept de rétroaction, et c’est aussi l’époque de la montée en puissance de la théorie du chaos. Les travaux du météorologiste Lorenz, publiés en 1963, popularisent la notion de sensibilité aux conditions initiales, et en 1972, soit juste un an après la parution de L’Autre côté du rêve, Lorenz lance sa fameuse question: « Le battement d’aile d’un papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade au Texas ? ». autre-cote-du-reve-2

Les thématiques de la culpabilité et de la démesure ou du désir de toute-puissance, très présents dans Terremer, sont importants à travers l’opposition de Georges et de son médecin. Le premier ne souhaite rien d’autre que de revenir à la normale, de se débarrasser d’un pouvoir terrifiant. Même après plusieurs déconvenues, Haber en veut toujours plus, au nom du progrès mais aussi pour lui-même. Ses injonctions à Georges ne sont en effet pas désintéressés, et il prend bien soin de se faire allouer un grand institut de recherche et des fonds illimités. A chaque bourde, Haber s’enfonce plus avant dans son hubris et tache de corriger en modifiant à nouveau le cours de l’Histoire. L’outil est trop puissant pour son maître, qui refuse pourtant de l’abandonner, et ne fait avec ses solutions qu’inventer de nouveaux problèmes. On peut évidemment penser à Jacques Ellul qui décryptait à la même époque la trajectoire myope de la technique et de ses tentatives d’autocorrection. A cette volonté de puissance s’opposent les citations taoïstes qui ouvrent chaque chapitre.

Si certains aspects ont perdu de leur nouveauté, L’Autre côté du rêve reste une lecture tout à fait recommandable en 2017. La confrontation entre un George fragile et touchant, et Haber, détestable et effrayant, et l’équilibre trouvé entre un questionnement politique et moral d’une part, et les espoirs et angoisses individuelles d’autre part, donnent un ouvrage plus romanesque que dans Les Dépossédés ou Terremer. Le style m’a aussi paru plus direct et agréable, peut-être du fait de la traduction d’Henry-Luc Planchat. Pour toutes ces raisons, ce roman constitue une très bonne entrée en la matière pour qui veut découvrir l’oeuvre d’Ursula K. Le Guin.

Ailleurs sur le web, une interview récente (en anglais) d’Ursula K. Le Guin sur lithub ici