Voyage à La Havane (Reinaldo Arenas, 1990)

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Un recueil décousu, qui mérite néanmoins qu’on s’attarde

Le Premier voyage – Tant pis pour Eva est une œuvre de jeunesse, rédigée en 1971 (Arenas a alors 28 ans, son premier roman est paru trois ans plus tôt). S’y égrène une interminable accumulation de tenues exubérantes portées par un couple en quête d’attention, prêt à se saigner pour trouver dans La Havane des débuts du castrisme les fils et aiguilles les plus exotiques. Sans cesse insatisfaits, persuadés qu’il y a encore, quelque part, un Cubain que leurs excentricités laissent indifférent, il partent à la recherche de ce mauvais plaisant. Sans doute écrit pour provoquer à tout le moins quelques sourires, peut-être bourré de références, il faudrait qu’on m’explique ce qu’on peut trouver à cette leçon de crochet.

Plus convaincant est le Second voyage – Mona. Dans ce texte fantastique, écrit en 1986, un portier chez Wendy’s entame une relation intense avec une étonnante nymphomane. L’histoire serait banale si l’on n’avait pas appris, dès le préambule, que ce portier a été retrouvé étranglé dans sa cellule, où il avait été enfermé après avoir essayé de détruire La Joconde… Sans révolutionner le genre, la nouvelle est drôle et prenante, jusque dans sa « mise en scène » comme correspondance perdue-retrouvée du malheureux protagoniste.

Façade à La Havane, 2015, Luiskarlos74

Façade à La Havane, 2015, Luiskarlos74

Le Troisième voyage – Voyage à La Havane, rédigé entre 83 et 87, narre l’histoire d’un émigré revenant à La Havane. Ismaël est parti après avoir passé plusieurs années en prison et en camp de travail pour homosexualité. Quinze ans après son exil à New York, sa femme lui écrit et l’enjoint à revenir à Cuba pour que son fils, qu’il a laissé alors qu’il n’avait pas cinq ans, puisse le revoir. En revenant à La Havane, Ismaël découvre une ville complètement transformée, balkanisée en quartiers et zones d’accès restreint, aux rues parcourues sans cesse par les camions remplis de militaires. Il rencontre rapidement un jeune homme, Carlos, qui va lui servir de guide dans ce Cuba qu’il ne reconnaît pas.

Ce troisième texte navigue entre l’impossible retour et l’irrépressible désir qui l’appelle. Entre nostalgie et répulsion, Ismaël replonge dans son amour-haine pour sa terre natale, révolté par son nouveau visage. « Comment accepter que cette jeunesse, qui fut l’unique beauté de son existence, soit perdue ? Comment accepter que cet endroit où il avait passé sa jeunesse ne soit maintenant qu’une prison ? ». On ne peut évidemment pas occulter les parallèles entre la situation d’Ismaël et celle d’Arenas lui-même, émigré à New York en 1980 après des années de persécution pour ses écrits et son homosexualité. C’est un texte riche des déchirements de son protagoniste, qui revit à Cuba, après s’être satisfait pendant quinze ans d’une survivance morne sur le continent. « [M]a vraie tragédie, ce n’est pas d’avoir atteint cinquante ans (une vraie tragédie par ailleurs), mais de ne les avoir jamais vécus »…

Il s’agit donc de passer outre un premier texte dont la présence interroge, pour découvrir une nouvelle fantastique sympathique et terminer sur ce très beau texte sur l’exil et le retour. La cohérence du recueil laisse néanmoins perplexe…