Le salaire de la peur (Georges Arnaud, 1950)

salaire de la peurUn camion, deux cent kilos de nytroglycérine, une route cahoteuse. Dans l’habitacle, deux gaillards et leur peur, ignoble et écrasante…

Guatemala, milieu du siècle dernier. Quelques dizaines d’Européens et de Yankees, échoués à Las Piedras, sur la côte. Des tropical tramps, des aventuriers et des escrocs à la petite semaine, prêts à tout pour gratter les quelques dizaines de dollars qui leur paieront leur départ. Et la voilà, l’occasion… Un puits de pétrole a explosé sur le palateau, dans les terres. Le seul moyen de couper la fuite de pétrole, qui s’échappe en fontaine et brûle à l’air libre, c’est de souffler la chandelle : faire sauter une mine suffisament puissante pour tout éteindre. Et le seul explosif disponible en quantité suffisante, c’est la nytroglycérine. Il faut la Afficher l'image d'originetransporter, de la côte au puits, sur des routes défoncées, à bord de camions mal suspendus, une véritable mission suicide. Mais ils se bousculent au portillon, les échoués, pour enfin quitter ce trou, et ils se battraient presque pour les conduire, ces camions. La compagnie en garde quatre, deux équipages. Dès le démarrage, la peur, terrible, paralyse les uns, fait tenir les autres…

On connait souvent le film de Clouzot avant de lire le roman. Un suspense haletant, Montand, et surtout Vanel, magnifiques. Impossible de savoir ce que vaudrait le bouquin sans Clouzot, tant je reste marqué par ces images qui collaient à merveille au réalisme psychologique d’Arnaud. On a aussi pu voir la version de 77 de Friedkin, ressortie l’année dernière en salles en idrector’s cut. Noire, poisseuse, désespérée, impitoyable. Chacune des adaptations a à sa manière sublimé les 180 pages sèches d’Arnaud, en mémoire de ces hommes qui ont « dépouillé jusqu’à la sécheresse le faux pittoresque des prestiges empruntés » et qu’il a croisé en Amérique Centrale. Mais dans les mots, c’est Montand agonissant Vanel d’injures qui vient à l’esprit. Tout ça dans une langue à la Audiard, un Audiard clown triste.

« – Vous me faites marrer, les courageux. Ca te fait bander, ta propre mort. Eh bien, pas moi, mon pote. Pas moi. Foutre non.
– Qu’est-ce que tu fous là ?
– Tu le sais bien : j’achète mon billet de retour. Mais je ne croyais pas que c’était ça. Cette merde de mort à ne pas savoir quand ça sera. Parce que tu crois peut-être qu’on y échappera, toi le mec fortiche ? Tu la sens pas, la peur, assise sur ton cou et qui te fait des chatouilles le long du cou ? T’as pas de coeur, pas de tripes, pas de couilles ? Tu es dégueulasse, Sturmer, dégueulasse… Il faut être une ordure pour pouvoir supporter ça… Et c’est moi l’ordure ?… Merde.- J’aime pas les grands sensibles, coupa Gérard. La crise de nerfs, très peu, merci. Tu vas fermer ton claque-merde ou je te sonne la gueule dans les grands prix. Allez, descends de là. »

Afficher l'image d'origineAlors, vaut-il encore la peine de lire le roman quand on va et revu le(s) film(s) ? Oui, certainement, pour ces soixante pages avant que le premier des candidats au suicide n’effleure l’embrayage, de l’explosion du puits aux trafics des arsouilles de la compagnie, pour cette écriture de grand roman noir, ces hommes réduits à l’instinct, à la fuite quel qu’en soit le prix.