Demain les chiens (Clifford D. Simak, 1952)

demain-les-chiens« Voici les récits que racontent les Chiens quand le feu brûle clair dans l’âtre et que le vent souffle du Nord. »

Paru moins de dix ans après la guerre, constamment réédité depuis, ce recueil de nouvelles éditées entre 1944 et 1951 se présente comme un ensemble de contes édités par les chiens, qui auraient pris la place de l’humanité après la disparition de celle-ci. Les contes sont parés d’un appareil critique qui les introduit et interroge : cette créature mythique qu’on appelle l’Homme a-t-elle jamais existé ? Qu’est-ce qui aurait pu pousser cet être légendaire à des comportements aussi absurdes que le meurtre ou la guerre, ou à des formes sociales aussi absurdes ? Les théoriciens canins peinent :

« La plupart des autorités en matière d’économie et de sociologie tiennent une organisation comme la cité pour une conception absolument impossible, non seulement du point de vue économique, mais aussi du point de vue sociologique et psychologique. Une créature dotée d’une structure nerveuse suffisamment complexe pour créer une culture serait incapable, selon eux, de survivre à l’intérieur de limites aussi étroites. Selon ces autorités, l’expérience de la cité, si elle était tentée, mènerait à un état de névrose collective qui aurait tôt fait de détruire la culture même qui l’aurait édifiée. »

Ces questionnements et la chronologie du mythe commencent dans un futur proche, où avec des transports personnels toujours plus rapides, une agriculture hydroponique déconnectée du sol, une production robotisée et des sources d’énergie réparties, le regroupement des humains sur des zones densément peuplés n’a plus lieu d’être. Le tissu social se délite, les cités disparaissent. Oisifs, les hommes se consacrent à leur lubies. Au cours d’expérimentations, un chercheur crée le premier chien « augmenté », doté de parole. En parallèle, l’Homme cherche à investir Jupiter. Il lui faut pour cela se métamorphoser en Dromeur, la seule espèce vivante repérée dans les brumes joviennes. Mais une fois transformé en Dromeur, l’Homme découvre une forme d’existence supérieure, et il ne faudra pas longtemps avant que beaucoup soient convaincus de la supériorité de cette forme de vie sur leur enveloppe humaine. La Terre se dépeuple, et les chiens continuent leur évolution…

J’ai pensé au JG Ballard de Vermilion Sands ou au Ray Bradbury des Chroniques martiennes en lisant ce recueil-roman, grand classique de la SF au parfum d’intemporel. Les contes développent à la fois une dimension prospective et philosophique et une poésie rare. Simak n’invoque ni catastrophe, ni apocalypse nucléaire qui éradique l’humanité. Seulement ce choix conscient d’abandonner une forme de vie pour en adopter une autre, plus légère, plus intense, dans l’atmosphère hyperbare de Jupiter. Toute la légende de l’humanité se déroule sous l’influence de quelques choix individuels, et de leurs conséquences aussi formidables qu’inattendues, pour s’achever dans l’effacement d’une espèce usée. La mise en perspective de cette humanité qui ne peut généralement s’envisager autrement qu’éternelle est vertigineuse. L’appareil critique canin est tout aussi savoureux dans son jeu entre le lecteur informé de la substance des mythes rapportés et l’analyse par les exégètes canins de leur passé nébuleux et incertain.

Ailleurs sur le web, charybde2 en parle (ici), la page de Clifford D Simak sur le cafard cosmique est (ici)