Contrebande (Enrique Serpa, 1938)

A La Havane dans les années vingt, face aux difficultés que rencontre la pêche, un patron de navire se tourne vers la contrebande de rhum en direction des States. Guidé par son capitaine, personnage au passé trouble, il va osciller entre l’excitation provoquée par l’appât du gain et l’angoisse paralysante d’être pris.

Ce roman est l’occasion pour Serpa de faire le tour des bas-fonds de la société cubaine : prostituées, anciens détenus, contrebandiers et miséreux jalonnent les pages.

Le patron-narrateur, personnage peu affirmé, hésitant, totalement soumis aux désirs de Requin, son capitaine (nom évocateur…), évolue au milieu du dégoût que lui inspire La Havane. Dégoût des autres, désir de devenir ce qu’il n’est pas, peur de froisser ; Serpa crée un personnage pathétique et dominé et retranscrit à merveille les mécanismes de ses doutes et inquiétudes. L’euphorie ne dure jamais face à une angoisse continuellement en embuscade. La contrebande est l’occasion de « devenir un homme » aux yeux de tous, elle est censée marquer une rupture dans une vie minable et chasser le dégoût existentiel.

Certains passages sont particulièrement savoureux. Le chapitre 18 où tout à son enthousiasme, le narrateur se heurte au désabusement de ses marins, à leur mal-être et à leur misère, est majestueux et préfigure l’explosion de 1959 en montrant la révolte qui sourd partout sous des formes variées.

D’autres portions traînent davantage, notamment quand Serpa s’attarde sur la détresse du narrateur et son vécu ambivalent des évènements.

Un livre d’ambiances et de portraits, où l’admiration et le dégoût jouent à cache-cache au fil des pages. Il monte progressivement en puissance, aussi ne faut-il pas se décourager face à un début plutôt longuet pour attendre que la violence et la finesse de l’écriture se dévoilent peu à peu. Finalement j’en garde l’impression mitigée d’avoir vu quelques actes de haute voltige stylistique se délayer dans une certaine inertie ambiante, qui n’est rien d’autre que celle du narrateur.

J’embrassai du regard la pièce où je me trouvais. Elle était d’une pauvreté pitoyable et désolante. C’était le lieu le plus laid qu’on puisse choisir pour posséder une femme. Ici, la sexualité ne pouvait être qu’immonde et sordide, repoussante comme une plaie et fidèle à l’image de l’amour dans la morale chrétienne.

La solitude en mer absorbe et purifie tout. Elle règne sur toutes choses comme un despote sur le territoire de sa victoire. La raison en est qu’en mer la solitude, énorme et mystérieuse, frôle l’éternité.

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5 réflexions sur “Contrebande (Enrique Serpa, 1938)

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