Pitcairn (Charles Nordhoff & James Norman Hall, 1934)

Après avoir pris le contrôle de la Bounty, les mutinés doivent échapper aux navires qui pourraient être lancés à leur recherche. Pour cela, neuf d’entre eux quittent Tahiti pour s’installer avec quelques Indiens et Indiennes à l’écart de toutes les routes maritimes sur la caillou désert de Pitcairn. Alors que l’endroit est paradisiaque, leur petite colonie ne va pas tarder à se déchirer.

« Ces gens ont pu traîner le malheur derrière eux. Souvent ce n’est pas la terre qu’il faut accuser, mais bien ceux qui viennent y habiter« . Ce commentaire de la femme de Christian sur d’éventuels habitants passés de l’île prophétise ce qui suit. Car c’est bel et bien la question qui habite tout le roman : comment la folie humaine peut-elle transformer un tel paradis en enfer ? Même sur cette île où tout pousse en abondance, au climat clément, il faut que les pires travers des hommes les rattrapent. Est-ce Dieu qui les châtie pour leur mutinerie ? On peut se permettre d’en douter, tant les évènements qui surviennent sur ce micro-territoire en rappellent d’autres, j’ai notamment pensé à la conquête de l’Ouest américain sur certains aspects.

La pourriture du groupe de colons est de fait déjà entamée avant même le débarquement et ne fait qu’empirer par la suite ; le racisme latent de certains marins n’est pas le seul mal qu’amènent avec eux les nouveaux arrivants : toutes les tensions, tous les défauts sont exacerbés dans cette micro-société d’où nul ne peut s’échapper dès lors que la Bounty a été coulée. Les parallèles avec l’Éden biblique et la déchéance de l’Homme s’imposent d’eux-mêmes pour accompagner la narration de cette incroyable histoire. Comment tout gâcher alors qu’un hypothétique bonheur n’était qu’à un pas… Fletcher Christian tente bien de maintenir de la cohésion dans sa petite communauté, mais que peut un homme seul face à des mécanismes aussi profondément ancrés ?

Le seul reproche que je puisse faire est le style correct mais quelconque, un peu trop doux pour décrire la violence des faits. Mais difficile de s’attendre à autre chose pour un roman d’aventure publié en feuilleton dans les années 30, et l’intérêt de l’œuvre réside davantage dans sa proximité avec les faits historiques que dans ses qualités stylistiques. Ce huis-clos à des milliers de kilomètres de la sacro-sainte civilisation, qui en sort bien éraflée, fait ressortir les pulsions et les vices de manière éclatante, et le fait de savoir que rien de tout cela n’a été inventé laisse pensif.

Il semblerait d’ailleurs que Pitcairn n’ait pas fini d’agiter la chronique, c.f. une affaire judiciaire de 2004

– Vous n’allez pas compter les Indiens, Monsieur ?
– Tu voudrais les tenir à l’écart ?
– On n’est pas obligés de partager avec eux.

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2 réflexions sur “Pitcairn (Charles Nordhoff & James Norman Hall, 1934)

  1. Pingback: Dix-neuf hommes contre la mer (Charles Nordhoff & James Norman Hall, 1933) | Eustache Raconte

  2. Pingback: Les naufragés du batavia, suivi de Prosper (Simon Leys, 2003) | Eustache Raconte

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