La Route (Jack London, 1907)

A dix-huit ans, Jack London part sillonner les États-Unis, sautant dans le premier train pour continuer sa route au petit bonheur, au fil des rencontres et des envies. Sous-titré Les Vagabonds du rail, ce recueil regroupe neuf récits d’errances, de voyages en trains, de mendicités, de poursuites avec la police… tirés de ces années de vagabondage.

La route, c’est avant tout la débrouille constante. Trucs, astuces, arnaques, petits ou gros mensonges ; la panoplie de survie du trimardeur est à la mesure de son imagination. Chaque nouvelle journée amène son lot d’embûches : mendier sa croûte, éviter les gardes-freins sur les trains de nuit, trouver un coin sec où poser ses os pour dormir. La routine n’existe pas, il faut réinventer constamment sa technique pour survivre.

Face  à ces difficultés, la communauté des vagabonds peut se comporter comme une fratrie ou comme un panier de crabes. Les trahisons sont nombreuses, des liens se créent et se défont. En termes d’amitiés, on voit aussi au jour le jour, et London fait fuser les anecdotes de toute part, sur tel compagnon d’un temps laissé en plan ou sur les manières de passer sous le nez de deux-mille vagabonds pour leur piquer les meilleurs morceaux de viande.

Ce livre constitue un document incroyable. London fait preuve de sincérité en toute occasion, y compris quand son image n’en sort pas vraiment grandie, et l’on bénéficie donc d’un inestimable témoignage. London manie de plus à merveille l’humour et la dérision, ce qui lui permet de ne pas verser dans une forme de pathos pour se concentrer sur le récit. Écrivain socialiste par excellence, il fait vibrer le peuple désorganisé des hobos, partout présent en ces années de crise et pourtant déconsidéré par ceux que la bonne fortune a – pour l’instant – mis à l’écart du besoin. Il ne manque d’ailleurs pas d’écorcher les bons bourgeois que les révélations sur cette vie pourraient choquer… Oh ! nous [les vagabonds] étions de véritables loups, tout comme les types qui traitent les affaires à Wall Street. 

La description de l’art d’esquiver la milice du rail debout sur le toit d’un rapide est tout à la fois drôle et épique, le panorama que dresse London du peuple du rail est un véritable résumé de sociologie, l’écriture est vivante et pleine de tripes… En lisant ces récits, en même temps qu’on démystifie la vie d’errance des trimardeurs, on goûte un peu à la liberté si bien retranscrite, on sent la peur et l’incertitude qui l’accompagnent, on rit à certaines histoires, et en toutes circonstances on admire le courage de ces hommes. C’est à mon sens à cet exercice du témoignage que London excelle, davantage qu’à celui de romancier. Nul besoin d’inventer des histoires pour d’autres quand on a eu la vie qu’a menée cet éternel aventurier.

C’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de l’aventure qui coulait dans mes veine, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau.

Je vis de mes propres yeux, là, dans cette prison, des faits abominables qui ancrèrent profondément en moi le respect pour les chiens de la loi et l’entière institution de la justice criminelle.

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5 réflexions sur “La Route (Jack London, 1907)

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