Bâtards du soleil (Urbano Tavares Rodrigues, 1959)

Au milieu de l’Alentejo, région rurale, paysanne, dont les mœurs ont peu évolué depuis des siècles, Irisalva nourrit pour son frère Arménio une haine profonde, sourde, sans limite. Ce drame familial prend ses racines dans un évènement tragique, un crime d’honneur qui venait venger l’outrage commis sur Irisalva par son amant, Dom Juan local. Un outrage lavé dans le sang par Arménio.

Les mœurs de l’Alentejo sont peintes comme aussi arides que ses champs. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à une sorte de Sicile portugaise… Pour ceux qui sont passés par l’Alentejo, on n’a aucun mal à imaginer ces scènes, ces rues, ces maisons sans fenêtres. Dans cette région oubliée du changement, Arménio est prisonnier de sa conception de l’honneur et de la justice. Il tient sa sœur sous un ersatz de loi patriarcale, où il décide de tout et distribue les insultes. Entre eux se dressent l’énormité du crime qui les sépare. Pourtant le frère et la sœur s’aiment encore, ils souffrent de cet amour et de ne pas savoir où tout a basculé.

L’honneur, le travail, la famille, toutes les valeurs ancestrales priment sur l’individu, son épanouissement, son bonheur. Pour avoir un jour aimé le mauvais homme, Irisalva est condamnée à la solitude et au désespoir, alors qu’Arménio se hait au moins autant que sa sœur ne le hait. Coincé ensemble par la force des choses, sans cesse renvoyé au crime originel, tel est le couple que peint Tavares Rodrigues. Avec un style tantôt oral, tantôt plus imagé, métaphorique, il dévoile peu à peu le poids de la chape qui pèse sur ces individus, l’absurdité de ce déchirement permanent. Et puis la violence enfin, violence d’Arménio, contre les autres et lui-même, violence de toute cette société sclérosée. Quelle vie que celle-là ! Gouvernée par une morale inique, où le moindre écart vous colle à la peau jusqu’à la tombe…

Bien que très court, ce roman est d’une grande force. Le style est à l’image des personnages, du paysage : un milieu aride mais majestueux, où la violence est partout tapie, sortant par à-coups, comme pour lâcher la vapeur. Il y a des faux airs de tragédie grecque dans ces personnages dont la tradition trace le destin, aliénés qu’ils sont par le poids des structures sociales. Un livre âpre, rugueux, dont l’édition chez La Différence propose une très intéressante postface qui éclaire sur le positionnement de Tavares Rodrigues dans la littérature portugaise du XXème siècle.

Et ce manant, voyez-vous ça, qui ne voulait plus d’Irisalva, qui la troquait pour une rustaude quelconque, du genre hommasse… Encore une prédestinée, celle-là ! Les types comme ça ne venaient au monde que pour le mal, pour démolir. Ils vous démolissaient une femme comme les enfants vicieux qui démolissent tous leurs jouets.

Publicités

6 réflexions sur “Bâtards du soleil (Urbano Tavares Rodrigues, 1959)

  1. T’as une faute : Et ce manant, voyez_vous ça
    Et je confirme, hommes et sentiments taillés à coups de serpe dans un très beau livre, bien mené. Merci Eustache pour la lecture.

  2. Pingback: Le Mauvais sort (Beppe Fenoglio, 1954) | Eustache Raconte

  3. Pingback: L’Ile d’Ouranitsa (Alexandre Papadiamantis, 2013) | Eustache Raconte

  4. Pingback: 202, Champs-Elysées (Eça de Queiroz, 1901) | Eustache Raconte

  5. Pingback: Plus rien que les vagues et le vent (Christine Montalbetti, 2014) | Eustache Raconte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s