Trilogie sale à La Havane (Pedro Juan Gutierrez, 1998)

Ancien journaliste, Pedro Juan Gutierrez se traine dans La Havane, enchaîne les petits boulots, les petits trafics, les rencontres d’un soir, les bouteilles de rhum. Une vie dissolue qui nous emmène aux tréfonds de la vie de la capitale cubaine.

Gutierrez est aussi décrépi que les façades du Malecón… Un jour éboueur, le lendemain vendeur de hasch ou taulard, cela n’a finalement que peu d’importance puisque toute sa vie s’organise dans un seul but : faire usage régulier de sa virilité sur le maximum de « mulâtres au cul ferme et aux seins généreux », en mêlant abondamment le rhum au sperme et à la sueur. Aucune femme de moins de 70 ans n’est à l’abri des appétits de ce prédateur, qui n’hésite pas à déballer sa marchandise en pleine rue pour convaincre ses proies, qui peuvent ainsi comparer ses arguments à ceux de ses concurrents (Ah ! La Havane, son soleil, ses cigares, ses étals de saucisses…).

Autour de lui, la ville entière vivote, survit. Les petits boulots succèdent aux petits boulots, l’arnaque devient un sport, la prostitution est présentée comme un recours normal et plus ou moins joyeusement accepté face à la famine. Chacun lutte comme il peut contre la déchéance généralisée, rêve d’ailleurs ou se résigne. La promiscuité et l’insalubrité sont des points récurrents, face auxquels les pouvoirs publics sont démissionnaires et la population impuissante. Le sexe apparaît alors comme le seul échappatoire, du moins le seul gratuit et sans trop de risque.

En fin de compte, il est difficile de séparer le vrai du fantasmé dans les dires de Gutierrez, qui ne raconte finalement pas grand-chose d’autre que les tribulations de sa queue. Le style est très cru, et l’image de Cuba bien différente de celle que nous renvoient habituellement la salsa, les cartes postales ou la belle histoire du Buena Vista Social Club (quoique, certaines anecdotes du documentaire de Wim Wenders rejoignent une partie des histoires de Gutierrez). La monotonie relative du texte peut être vue comme le reflet de la vie cubaine où les choses évoluent peu, si ce n’est pour se déliter. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’évoluent les anecdotes contées par Gutierrez, avec qui l’on plonge de plus en plus profondément dans ce bain d’alcool et d’humeurs en tout genre pour mettre à jour la crasse la plus profondément enfouie. Face à cette condition sans perspectives, les gens continuent à se débrouiller et s’enfoncent dans cette routine crasseuse. Sur ce point, Gutierrez rejoint son compatriote Serpa qui annonçait déjà cette situation en 1938 dans Contrebande (c.f. sur ce blog).

Un roman à part, loin de toute forme d’académisme, qui présente une chronique de la vie cubaine à l’esthétique particulière. Malgré le style très oral et fluide, c’est un peu longuet.

Le pauvre, ou l’esclave – c’est du pareil au même – , ne peut pas se permettre d’avoir des principes moraux trop complexes, ni de se montrer trop exigeant sur le plan de la dignité. Autrement, il mourra de faim. « Si tu me donnes rien qu’un peu, ça me suffit et je t’aime », voilà tout. En général, les femmes assimilent ça dès l’enfance et s’arrangent avec. Mais nous, les hommes, il faut qu’on complique les choses avec la révolte, la rectitude morale, ce genre de grands mots. Et à la fin on comprend aussi, juste un peu plus tard qu’elles.

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