L’Agent secret (Joseph Conrad, 1907)

Londres, début du XXème siècle, est l’un des centres de la galaxie anarcho-révolutionnaire européenne. Espions, théoriciens, agitateurs, pamphlétaires et artificiers se rencontrent dans un petit univers où toutes sortes de sensibilités se mélangent. Une puissance étrangère, lassée de la passivité des autorités anglaises face à ce bouillonnement qui sert de base arrière à tous les anarchistes européens, décide de porter la violence sur le territoire britannique en mandant un de ses espions pour organiser un attentat qui marque les esprits. Un acte gratuit, violent, inexplicable.

Adolf Verloc, le personnage principal, n’a rien de l’espion tel qu’on l’imagine. Peureux, pantouflard, il entretient sa petite routine et sa vie tranquille. Dans la boutique qui lui sert de couverture vivent sa femme, sa belle-mère et son beau-frère faible d’esprit. Il accueille à sa table les penseurs les plus variés, forts en gueule mais peu prompts à agir. Conrad les couvre de son ironie et transforme leurs débats en dialogues de sourds au comique pour le moins inattendu. Les descriptions, au style dense comme le fog londonien, entretiennent cette touche de dérision qui dépouille de leur gravité les protagonistes.

En effet, comme dans de nombreux romans de Conrad, les personnages sont pour la plupart des anti-héros qui se débattent pour garder la tête hors de l’eau dans une ville qui apparaît souvent hostile. Grise sous le brouillard, ses rues humides encombrées par les foules, Londres est le lieu parfait pour ce combat pré-existentialiste. Dans ce décor, on découvre l’émergence des puissants services secrets britanniques dans leur forme moderne, ainsi que les luttes secrètes derrière les relations diplomatiques apparemment policées qui laissent présager les actions souterraines qui joueront un rôle important dans les grands bouleversements du XXème siècle.

Mais l’anarchisme n’est que l’un des sujets de ce roman, qui touche aussi au désenchantement d’êtres sans cesse au pied du mur, et finalement poussés au sacrifice. Beaucoup sont poussés par la frustration et la rancœur, d’autres par l’ambition et le besoin de reconnaissance… L’analyse des motivations humaines est encore une fois la marque du génie de Conrad, qui poursuit dans la lignée de Typhon, Lord Jim ou Nostromo. Pour ne citer qu’eux, le couple Verloc ou le Professeur sont des merveilles de composition.

Un livre passionnant par la complexité de ses personnages et la grande finesse de Conrad, autant dans son style que dans la construction des caractères.

« You anarchists should make it clear that you are perfectly determined to make a clean sweep of the whole social creation.  But how to get that appallingly absurd notion into the heads of the middle classes so that there should be no mistake?  That’s the question.  By directing your blows at something outside the ordinary passions of humanity is the answer.  Of course, there is art.  A bomb in the National Gallery would make some noise.  But it would not be serious enough.  Art has never been their fetish.  It’s like breaking a few back windows in a man’s house; whereas, if you want to make him really sit up, you must try at least to raise the roof.  There would be some screaming of course, but from whom?  Artists—art critics and such like—people of no account.  Nobody minds what they say.  But there is learning—science.  Any imbecile that has got an income believes in that. »

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2 réflexions sur “L’Agent secret (Joseph Conrad, 1907)

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