La Révolution – Les Hommes perdus (Robert Margerit, 1968)

Ceux que Robespierre appelle les hommes perdus, ce sont ces hommes qui ont fait la révolution depuis le début mais la laissent maintenant s’étioler et se dissoudre dans les guerres de clans ; ce sont les factieux, aussi bien monarchistes qu’hébertistes, modérés ou ultras. De fait, tous ceux qu’il accuse régulièrement à demi-mots à la tribune et qui profiteront de ses tergiversations pour l’envoyer à l’échafaud le 9 thermidor et tenteront tous de prendre la main sur l’État après la disparition de son grand homme. Ces enfants d’une Révolution qui, telle Saturne, les dévorera, pour laisser la place au Consulat, à l’Empire puis à la Restauration.

Face à l’insistance de certains lecteurs, frustrés par l’arrêt abrupt des trois premiers tomes au lendemain de la chute de l’Incorruptible, Margerit prolonge son récit. On suit toujours les mêmes personnages, et en particulier Claude Mounier-Dupré, ancien député de la Constituante, jacobin de la première heure, idéaliste forcené et républicain convaincu. Margerit cherche à montrer ce qui a pu pousser les hommes de sa trempe à accepter Napoléon puis Louis XVIII après avoir pour défendre la République combattu la Gironde, écrasé la chouannerie, imposé la Terreur et guillotiné Danton.

C’est sans doute le plus sombre des quatre tomes, plus sombre même que les descriptions de la Terreur. Les ex-Jacobins sont forcés à la passivité et se voient cantonnés à un rôle de commentateurs. A l’exception de quelques arrivistes, tous se retirent de la vie politique et s’embourgeoisent, s’installent dans le beau monde. Des hommes rangés, qui laissent la main à des successeurs dont ils connaissent la faiblesse et vivent dans les regrets et la nostalgie de leurs grandes heures.

Le rythme pourrait donc être lent, le ton plaintif. Margerit trouve la parade en nous offrant quelques chapitres de batailles qui en rebuteront peut-être certains mais rompent le rythme et s’avèrent extrêmement intéressants en ce qu’ils montrent de manière éclatante la désorganisation de l’opposition royaliste, divisée entre les ultras qui rêvent encore d’un impossible retour à l’Ancien Régime et les partisans d’une monarchie constitutionnelle.

Ce quatrième tome était indispensable à la cohérence d’ensemble de l’œuvre, dont la fin abrupte le 9 thermidor eût été incompréhensible. On clôt l’histoire en montrant bien la difficulté à conserver les acquis d’une Révolution dont les acteurs ont voulu tout reconstruire et se sont laissés emporter par la puissance du raz-de-marée qu’ils avaient déclenché – par négligence peut-être, car même en révolution la France se nourrit de blé et pas de promesses de lendemains qui chantent. Une lecture de choix pour une première approche de ce sujet.

– J’ai tout tenté, tu le sais, pour sauver les Brissotins, cependant ils ont mérité leur sort, pour avoir failli perdre la France. Sans notre impitoyable rigueur, que serait devenue la patrie ? A présent, on glorifie ces égarés qui ont désiré la guerre étrangère et n’ont pas su la soutenir, qui ont précipité la nation dans la guerre civile. Et l’on proscrit, on frappe d’interdiction ceux qui réparèrent ces fautes. Mais pourquoi s’indigner ? J’ai trop cru, autrefois, à la justice ; je sais désormais qu’elle n’existe pas.

– Nous luttons pour qu’elle existe.

– Oui, mon ami. Dans la mesure du possible, dirons-nous, et cette mesure ne sera jamais grande. Je n’ai plus d’illusions.

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