Blés de Dougga (Alia Mabrouk, 1993)

Nous sommes en l’été 295, et le procurateur carthaginois Caecilius Metellus se rend à Dougga pour réunir la quantité de blé requise par Rome de cette province. La population italienne ne cessant de croître, le tribut a encore augmenté. Mais le prestige de Rome est en chute libre, et les numides de la région cultivent depuis toujours une forte indépendance. Quelle sera alors leur réaction face à ce nouvel impôt ?

Deux conceptions s’affrontent. D’un côté la Rome éternelle et idéalisée de Caecilius, symbole de civilisation, de grandeur et de sécurité. Que sont quelques sacs de grain face à cela ? On ne saurait remercier assez l’empereur pour ce qu’il apporte à ses sujets… De l’autre côté, les numides de Dougga et certains Romains d’Afrique défendent une certaine forme de sentiment national. Ils estiment que le lien qui les lie à Rome est un marché de dupe ; Rome ne voit en Afrique du Nord qu’un immense grenier à blé et ses représentants, au lieu d’importer les beaux principes que Caecilius défend, y font régner la corruption. Pourquoi alors payer toujours plus cher son appartenance à un empire qui, loin de les traiter en égaux, considère les mains qui le nourrissent comme des citoyens de seconde zone ?

Alia Mabrouk développe longuement ce thème et les rapports de force qui se détachent. Puissance militaire de Rome, légitimité historique des notables numides, expansion rapide du christianisme dans les basses couches de la population sont autant de facteurs qui vont faciliter la tâche de Caecilius ou au contraire lui mettre des bâtons dans les roues. Les hommes auxquels il fait face sont fiers et pugnaces, et il aura fort à faire pour accomplir son devoir seul face à tous, alors même qu’il est facile de se laisser vivre à Dougga, aisé de se laisser assommer par sa chaleur, envoûter par ses paysages, charmer par ses femmes !

Comme chez Amin Maalouf on se laisse porter par les descriptions. La voluptuosité de ses banquets, les reflets d’or de ces champs de blé sans fin sous un soleil brûlant, les parfums, les saveurs… Le décor et l’ambiance tiennent une place importante, et l’intrigue n’est pas laissée de côté : un vrai suspense se développe et est conservé jusqu’au bout. Une belle surprise et un éclairage différent sur les rapports de force et de dépendance au sein de l’Empire romain.

– Lâcheras-tu Rome si elle vient à tomber ?
– A l’instant même ! La gloire, je te la laisse. Pourquoi défendrais-je Rome ? Pour son histoire belle et glorieuse, certes, mais qui me demandera un lourd tribut en compensation de ce qu’elle juge m’avoir donné. Vois-tu, Caecilius, si l’Empire a fait de nous des sujets libres ayant au même titre que les Romains droits et libertés, c’est pour mieux nous utiliser. Étant Romains de nouvelle souche, nous devons être dignes de cet honneur et donner plus que nous l’aurions fait pour un État africain. J’ai pris ce que j’ai pu quand je le pouvais et j’ai travaillé sans compter ; ainsi donc je ne me sens redevable de personne. Si Rome gagne, je suis avec elle, bien entendu, mais si elle perd, je suis avec son vainqueur.

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Une réflexion sur “Blés de Dougga (Alia Mabrouk, 1993)

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