Mont-Dragon (Robert Margerit, 1944)

Sous l’Occupation, dans un manoir perdu au fond d’un vallon du Limousin, les Boismênil élèvent des chevaux. Pour améliorer les performances de la petite industrie familiale, ils recrutent un écuyer, Georges Dormond. Personnage mystérieux, il se révèle excellent professionnel mais semble davantage attiré par Madame de Boismênil et sa fille Marthe que par son travail au manège.

mont dragon

Margerit, l’amour trompé, le triangle amoureux, la séduction… Longue histoire ! Il reprendra des thèmes similaires (déjà effleurés dans L’Île des Perroquets) dans La Révolution et La Terre aux Loups. Comme dans ce derniers, le Limousin est le théâtre des passions. Et comme dans La Terre aux Loups, les personnages sont coupés du monde, perdus au fond d’une vallée entourée de bois sombres, dans un univers clos où les tensions sont d’autant plus exacerbées que l’isolement est pesant.

Ce roman fût voué aux gémonies par La Croix. Comment s’en étonner, évidemment, même si là où le très catholique journaliste voyait à l’époque une pornographie inadmissible, on se contentera de voir de nos jours érotisme et sensualité. Avec un style léché, Margerit peint admirablement le vice de Dormond, dont toute l’énergie est employée à pervertir les femmes qui l’entourent. Il n’est pas question de passion ou d’amour de son côté, il ne s’agit que d’humilier, de contraindre, de soumettre comme il soumettrait un cheval rétif. Par le charme, la caresse ou par la force, il pousse les femmes de son entourage au-delà de leurs limites, pour s’en détourner immédiatement une fois la partie gagnée et courir alors vers un autre désir. L’écuyer est au-delà du plaisir, il vit dans le défi permanent, et dans une surenchère de dévergondage qui semble illimitée.

On comprend Julien Gracq quand il écrivait : « le seul roman français qui m’ait vraiment intéressé depuis la Libération, est un roman obscur de Robert Margerit, Mont-Dragon« . Le livre est fort, et choquant pour son époque, car il montre le pouvoir que l’instinct peut prendre dès lors que le carcan social se desserre, sans pour autant être jamais crû. Au contraire, Margerit joue de la sensualité, érotise la nature et ses formes, introduit cette dimension dans tous les rapports de l’homme à son entourage. Le résultat est bien plus puissant que ne le seront jamais les « pornos pour mamans » récemment devenus des best-sellers*.

Le roman a été porté à l’écran en 1970, avec Jacques Brel dans le rôle de Dormond.

« Taxerez-vous cela d’immoralisme ? Vous seriez hypocrite. De concupiscence ? C’est le plus joli mot que je connaisse ! »

« Par ce on mystérieux que Dormond accusait d’un calcul hypocrite, fallait-il entendre les hommes ? S’étaient-ils, ces inventeurs du gynécée, réservé une manière de vivre qui prêtait à leur maturité, à leur vieillesse, le calme d’une âme et d’un corps satisfaits ? Et les femmes eussent-elles pu gagner un destin autre que de se lier à un mari, de donner naissance à des enfants, de vieillir comme l’avait dit Dormond. La morale étaient-elle pipée ?… »

*pour ceux qui tiendraient à le savoir, j’en ai bien lu suffisamment pour pouvoir comparer : trois maigres pages perdues au milieu de ce pavé, certes fort explicites mais aussi proches de l’érotisme que Susan Boyle l’est d’une Aphrodite.

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