La Disparition de Majorana (Leonardo Sciascia, 1975)

Le physicien italien Majorana (1906-?) incarne le génie pur. C’est celui que son art habite, pas l’artisan talentueux et besogneux mais le créateur visionnaire, comme Newton ou Galilée en leur temps. En 1938, cet homme hors du commun disparaît à 32 ans. L’enquête conclut à un suicide.

Sciascia n’y croit pas. Pour lui, Majorana a orchestré sa disparition parce qu’il avait su mieux que le reste du monde scientifique lire les évolutions de la physique et prévoir leur issue, l’horreur d’Hiroshima et Nagasaki. Pour le démontrer, il mène l’enquête.

disparition de majorana

Pour appuyer sa thèse, Sciascia doit analyser la vie de cet homme étrange, solitaire, étonnant de facilité et admiré par les plus grands de son temps, comme Fermi ou Heisenberg. Sciascia donne l’image d’un intellect apparemment sans limites, défiant le petit milieu de la physique de Rome mais méprisant envers ses propres résultats au vu de la facilité de leur obtention. En s’appuyant sur des documents et témoignages d’époque, l’auteur démonte la thèse officielle et pointe les faiblesses de l’enquête. Il reconstruit le personnage de Majorana et justifie d’une part le génie qu’on lui attribue et qui pour l’auteur lui donnait la hauteur de vue nécessaire pour décrypter les grandes lignes de l’évolution technique, et d’autre part l’ensemble des rencontres qui auraient donné au physicien les éléments nécessaires pour alimenter ses analyses. Quoi de plus facile pour un homme de cette qualité que d’organiser sa disparition ?

Ce texte fut publié en feuilleton avec pour sous-titre « roman policier philosophique », et c’est bien de cela qu’il s’agit : une enquête qui pousse la réflexion au-delà de ce fait divers remarquable pour interroger le génie et la responsabilité morale des scientifiques quand leurs obscures équations menacent d’effacer des villes entières. La thèse est convaincante, l’enquête est passionnante, l’écriture est superbe. La finesse des analyses, la limpidité des raisonnements et l’érudition de Sciascia intéressent bien au-delà de l’affaire policière ou de l’histoire des sciences. Ici, la science croise la grande Histoire, à une époque où l’une et l’autre s’emballent.

Entre le groupe des « garçons de la Via Panisperna » et lui, il y avait une profonde différence : c’est que Fermi et les « garçons » cherchaient, tandis que lui, simplement, trouvait. Pour eux, la science était un fait de volonté, pour lui, un fait de nature. Eux, ils l’aimaient, ils voulaient l’atteindre et la posséder ; Majorana, peut-être sans l’aimer, « la portait ». Un secret en-dehors deux – à atteindre, à ouvrir, à révéler – pour Fermi et son gorupe. Et, pour Majorana, c’était au contraire un secret à l’intérieur de lui-même, au centre de son être ; un secret dont l’abandon aurait été un abandon par rapport à la vie, un abandon de la vie.

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Une réflexion sur “La Disparition de Majorana (Leonardo Sciascia, 1975)

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