L’Arche des Kerguelen (Jean-Paul Kauffmann, 1993)

Kauffmann, journaliste, ancien grand reporter, réalise un rêve d’enfant en partant pour les Kerguelen, territoire français perdu aux confins de l’Océan Indien. Il en ramène ce petit récit, carnet de voyage en plein Désolation.

arche des kerguelen

Son passé mouvementé a dû aider Kauffmann à apprécier chaque ambiance, chaque détail d’un monde dont il a été privé pendant ses trois ans de captivité au Liban. Arrivé sur cette terre qui rebuta même son découvreur, le marin Kerguelen, il dépasse l’ennui, il l’intériorise au profit de la contemplation de ce monde abrupt, rude, difficile d’approche, parcouru par les mouflons, chats, lapins ou moutons posés là par diverses expériences d’acclimatation, et balayé par des vents poussant à plus de 250 kilomètres par heure.

L’écriture est feutrée, impressionniste, toute en ambiances, Kauffmann incorpore dans le texte toute l’étendue de la palette de vents et de roches disponible. On plonge avec lui dans ces paysages dont seule l’appréciation des subtiles variations permet d’échapper à l’abattement. Forcément, c’est lent, parfois presque ennuyeux. Et pourtant au détour d’une page…

« Le silence des Kerguelen est entracte plutôt qu’absence de bruits. Sans les sons qui soulignent sa consistance, le silence ne serait ici qu’une ombre noire et vide. Le vent, gigantesque roue à broyer les bruits, lui donne toute sa profondeur. Quand il s’apaise ou se tait, il fait ressortir la magnifique et secrète monotonie de la Désolation, comme des Prisons de Piranèse où laisse silence des gouffres sans fond laisse monter soupirs, plaintes et souffleries mystérieuses. »

D’ailleurs, qui songerait à faire d’un roman aux Kerguelen un roman d’aventure ? Pourtant, elle se cache dans chaque crique, dans chaque épave drossée sur la côte. Celle de ces corsaires allemands de la Seconde Guerre Mondiale, ou des Boissière, ces entrepreneurs malheureux venus lancer l’industrie baleinière. L’exploration de Kauffmann tourne à l’archéologie sur ce territoire dont l’exploration anarchique s’est faite au gré des lubies des uns et des autres, scientifiques ermites ou entrepreneurs malheureux. On pense au gouverneur coincé par Coatalem sous semblables latitudes ou aux histoires fuégiennes de Coloane. On se prend d’une envie soudaine de contempler soi aussi l’infinie variété de la monotonie, de se ruer sur la peinture qu’en a faite Emmanuel Lepage. On finit fasciné par ces débris d’Empire posés à des milliers de kilomètres de toute autre terre, et par ces hommes qui les peuplent et trouvent la paix dans l’étrange liberté faite de privations et de contraintes qu’ils y rencontrent.

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4 réflexions sur “L’Arche des Kerguelen (Jean-Paul Kauffmann, 1993)

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