L’Ile d’Ouranitsa (Alexandre Papadiamantis, 2013)

En neuf nouvelles courtes, Papadiamantis raconte la vie sur les îles grecques, en mer Egée. Les marins qui partent, leurs familles qui attendent, les bergers et les riches propriétaires se croisent dans ces textes mélancoliques et pleins de poésie.

ile d'ouranitsa

Papadiamantis a grandi à Skiathos. 50 km², 6000 habitants. L’auteur y vivait une vie de reclus, passée à observer et écrire sur la vie de ses congénères insulaires. Il est pourtant devenu un auteur majeur dans la littérature grecque de la fin du XIXème siècle.

La Grèce d’Alexandre Papadiamantis n’est pas celle des cartes postales et des brochures de tourisme. Comme le dit si bien le traducteur René Bouchet, « la nostalgie qui attache Papadiamantis à l’île de son enfance n’a rien d’une anamnèse lénifiante pour citadins en mal d’authenticité rustique et d’innocence préservée ». Dans les îles qui accueillent ses nouvelles, les femmes attendent les marins pour parfois ne jamais les voir revenir, les garçons partent s’user en Amérique, les amours meurent parfois étouffés dans ces micro-sociétés. L’écriture est empreinte d’une grande empathie, comme dans la magnifique L’amour dans la neige, histoire d’un homme dont les meilleures années sont derrière lui et qui décline lentement, transi d’amour pour sa voisine.

Les textes choisis pour ce recueil sont émaillés de citations d’Homère ou de la Bible. Ces choix ne sont assurément pas anodins : les voyages d’Ulysse loin de sa patrie, la mélancolie de l’exilé qu’écrira plus tard Kavvadias, mais aussi les références bibliques très présentes, qui, en expliquant le malheur et servent alors d’écran au fatalisme. Les situations décrites sont parfois d’une grande cruauté : les médisances, les bruits qui courent, les mariages plus ou moins arrangés, les femmes délaissées au profit des collègues de café.

Cette vie est rude mais la plume du nouvelliste est délicate. Le symbolisme de Papadiamantis plonge ses racines dans sa foi chrétienne et dans un attachement profond à la nature de ses îles, à la liberté paradoxale qu’on y trouve, coincé entre les rivages exigus. Églises délabrées et ermitages abandonnés entraînent les personnages bien loin de l’Égée, et le lecteur dans leur sillage. On s’échappe ainsi de la noirceur dans laquelle se débattent les insulaires, leurs amours manquées, la mort des proches, les jalousies.

C’est magnifique. Un livre qui rejoindra ceux d’Urbano Tavares, Rulfo ou Fenoglio, autres auteurs de ces tragédies éternelles.

« Dis-moi, ça sert à quoi que les gens se multiplient ? Mon voisin Kostandis Rigas, un homme sensé qui a roulé sa bosse, a coutume de dire, quand il voit les femmes du quartier et toute la famille se réjouir de la naissance d’un garçon : « Vous pouvez pavoiser, les amis ! Il vous est juste né un trimardeur de plus ! »

Publicités

4 réflexions sur “L’Ile d’Ouranitsa (Alexandre Papadiamantis, 2013)

  1. Pingback: La fin de notre petite ville (Dimitris Hadzis, 1963) | Eustache Raconte

  2. Pingback: Rêverie du quinze-août (Alexandre Papadiamantis, 2014) | Eustache Raconte

  3. Pingback: Les Enfants du Pirée (Kostas Moursélas, 1989) | Eustache Raconte

  4. Pingback: L’Île (Eugène Dabit, 1934) | Eustache Raconte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s