L’Homme qui aimait les chiens (Leonardo Padura, 2009)

Ivan, écrivain brisé devenu vétérinaire clandestin à La Havane, rencontre un homme étrange, qui lui transmet une histoire incroyable : celle de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski. De son engagement pendant la guerre d’Espagne au coup de piolet qui scellera son sort, Ivan transcrit le parcours du meurtrier, et reconstruit en parallèle le parcours de Trotski, de son expulsion de Russie à sa mort brutale.

homme qui aimait les chiens

Padura construit trois romans intriqués les uns dans les autres, qui se font écho entre eux. L’histoire de Mercader rejoue celle de Trotski : après l’exaltation du combat révolutionnaire viennent l’ostracisation, la peur, l’exil. Après sa mise à l’écart, Trotski lit sans problème dans le mensonge stalinien et entre les lignes des procès fantoches. Il faudra à Mercader endurer bien plus de désillusions pour comprendre l’étendue de la fraude.

Trotski apparait désespérément seul, y compris quand Staline s’allie à Hitler en 39. Les intellectuels de tous les pays donnent à plein dans la propagande soviétique, face à laquelle seule l’abnégation de l’exilé fait front. Son portrait illustre la puissance du système stalinien à l’échelle mondiale : s’y opposer, c’est soutenir l’ogre capitaliste, y adhérer, c’est s’engager sans condition dans la ligne idéologique du Géorgien. Ceux qui regimbent savent pertinemment que Staline et son KGB sauront les retrouver où qu’ils soient (les passages sur la fin de Boukharine sont édifiants).

Cette fresque historique polyphonique n’excuse rien ni personne, ni le Trotski hanté par le bain de sang de Kronstadt, ni Mercader ou les autres marionnettes de Staline. En racontant, l’auteur tisse des liens dans le temps et l’espace, montrant ainsi la persistance et la répétition à l’envi des manipulations. La folie totalitariste se poursuit à Cuba, où Ivan voit ses velléités d’écrivain sanctionnées d’une mise au placard aux allures d’ultimatum.

Ce dialogue permanent entre époques et personnages, tous victimes de la « perversion de la grande utopie du XXème siècle », a la force des grands romans historiques, celle d’un La Fête au bouc ou de la trilogie de Rybakov. Le déroulé des évènements est aussi documenté que possible, ce qui donne la base. Mais la qualité littéraire vient surtout du travail sur le cheminement idéologique des personnages ; la revanche que Mercader pense prendre sur la vie, l’irrépressible engagement de Trotski ou l’effondrement d’Ivan, brisé par le régime.

L’art de réussir à tenir en haleine un lecteur avec une histoire dont il connait la fin fait le tri entre les auteurs. Padura prouve qu’il a tout d’un grand avec ce roman fleuve.

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6 réflexions sur “L’Homme qui aimait les chiens (Leonardo Padura, 2009)

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