Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1931)

Dans un monde aseptisé, où chaque individu est devenu un rouage dans un système de production global, où toutes les normes ont été inversées (famille, sexe, religion…), la stabilité s’est érigée en valeur cardinale. Quelques individus ressentent parfois pointer des réminiscences de conscience, mais sans aucun moyen pour les partager ou les exprimer, elles restent bien inoffensives. Car finalement, tout le monde se porte mieux dans cette abdication de l’individu et ce bien-être permanent, dans ce monde où guerre, souffrance et malheur ont disparu…

meilleur des mondes

Tout a déjà été dit sur ce roman, par ailleurs disséqué patiemment sur les bancs de l’école par tous ceux dont l’enseignant n’avait pas choisi Orwell… Que dire alors ? La fulgurance d’Huxley est parfois impressionnante. Le discours généralisé sur un bonheur qui se résume à une constance à tout épreuve dans le bien-être et à une absence totale de trouble n’est pas si loin de ce que nous vendent la publicité et les penseurs bas-de-gamme. La médicalisation du bien-être, dans le roman sous la forme de la prise de soma, se présente aujourd’hui comme anti-dépresseurs et autres benzodiazépines. L’omniprésence des loisirs, la volonté technicienne de standardiser à tout-va (ici jusqu’aux travailleurs) sont des tendances actuelles lourdes.

Mais la réflexion ne porte pas tant sur une anticipation de ce que pourrait devenir notre monde que sur les dangers de se soumettre à une utopie, ici le bien-être généralisé dans lequel l’humanité abdique sa liberté et sa conscience. L’utopie à tous les airs d’un cauchemar pour les lecteurs, et pourtant tous les personnages vivent dans la satisfaction permanente. En introduisant dans ce système fermé un homme du passé, un « Sauvage », Huxley confronte les deux mondes et fait apparaître la violence du système par rapport à notre humanité, à nos valeurs, à notre civilisation. Le bien-être permanent vaut-il un tel renoncement ?

Finalement, vaut-il la peine de lire ce bouquin dont on nous a tant rebattu les oreilles ? Chacun se fera bien entendu son opinion, mais on tient indéniablement un bon roman de science-fiction, et la réflexion va plus loin que ce qu’on en entend généralement. Huxley crée par ailleurs quelques bons personnages, en particulier celui de Bernard Marx. Une erreur de FIV a doté ce dernier d’un physique ingrat, qui le distingue de l’uniforme harmonie physique de sa caste. Il se marginalise vaguement, se transforme en rebelle de salon quand l’occasion s’en présente, mais n’ambitionne finalement que d’intégrer le système. Un personnage ambigu, le pendant « meilleur des mondes » du Sauvage dans sa réserve. Oui, ce roman vaut la peine, comme bon nombre de romans d’anticipation plus ou moins anciens, par exemple ceux édités dans la collection Dyschroniques, Où cours-tu mon adversaire ou Un logique nommé Joe par exemple.

Une réflexion sur “Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1931)

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