Stalker (Arcadi et Boris Strougatski, 1972)

Les Visiteurs sont descendus, ont mené leurs affaires sans se soucier le moins du monde de l’humanité affolée, puis ils sont repartis. Ils ont laissé derrière eux plusieurs Zones parsemées de déchets. Dès leur départ, les hommes se sont jeté sur ces restes : un organisme international a été créé pour gérer l’héritage, les Zones ont été soigneusement verrouillées. Mais quelques aventuriers, les stalkers, s’y infiltrent à leurs risques et périls, car chaque miette extraterrestre vaut une petite fortune… Redrick Shouhart est de ceux-là, même si les mystérieux Visiteurs ont laissé de nombreux pièges derrière eux.

 stalker

La Zone crée son propre microcosme : chercheurs, stalkers et acheteurs de « creuses » et autres artefacts de contrebande se côtoient à sa périphérie. Le reste du monde ne sait visiblement pas vraiment quoi faire de ce petit monde : au début, on encourage l’émigration, on veut vider les lieux, puis quand les morts commencent à sortir des tombes on interdit tout départ. Pendant ces galipettes politiques, dans la Zone, les stalkers avancent à tâtons, ils partent à plusieurs et chaque mort signale un piège.

Le roman n’a passé la critique soviétique qu’au prix d’une lutte acharnée de ses auteurs, et de larges compromis stylistiques. Boris Strougatski explique ainsi en postface qu’en ex-URSS, « la science-fiction doit être obligatoirement fabuleuse et ne doit en aucune façon toucher à la réalité cruelle et évidente… Le lecteur doit être protégé de la réalité : qu’il vive au sein des rêves et des belles idées immatérielles… » Pourtant le texte que nous découvrons en version originelle était superbe de rudesse, les personnages sont normaux, ni malins ni stupides, tristement banals à tous points de vue, à croire qu’une pleine rame de train de banlieue s’est trouvée déversée dans ce guêpier. Mais ce qu’on reprochait par dessus tout aux frères Strougatski, c’était la langue, cette langue parfaitement travaillée pour sonner aussi brut que possible, comme celle d’un Shouhart marginal, qui biberonne compulsivement sa flasque pour faire passer les frousses qu’il se fait dans la Zone et la grisaille de sa banlieue. En témoigne la conversation brillante entre un scientifique impuissant et un ex-stalker roublard :

« Imaginez : une forêt, un chemin, une clairière. Une voiture passe du chemin dans la clairière, apparaissent des jeunes gens, des paniers à provisions, des jeunes filles, des transistors, des appareils photos et des caméras… On allume un feu, on dresse des tentes, on branche la musique, et le lendemain matin ils repartent. Les animaux, les oiseaux et les insectes qui la nuit, épouvantés, avaient observé le cours des évènements, sortent de leurs abris. Que voient-ils ? Sur l’herbe tâchée d’huile traînent de vieilles bougies, un filtre à huile, des chiffons, des ampoules grillées, quelqu’un a laissé tomber une clef à molette… Les garde-boue ont laissé des saletés ramenées d’un marécage… et, évidemment, les traces du feu de bois, des morceaux de pommes, les papiers de bonbons, les boîtes de conserve, les bouteilles vides, un mouchoir, un couteau de poche, des journaux déchirés, de la petite monnaie, des fleurs fanées venues des autres clairières… »

Les scientifiques ont beau s’interroger, finalement, il est bien moins question d’extraterrestres que de notre petite humanité. Stalker n’est pas une autre histoire sur la Rencontre entre l’Homme et une intelligence alien, l’aspect extraterrestre y est tout à fait accessoire (ceci apparaît d’ailleurs clairement dans les adaptations au cinéma ou en jeux vidéos, où aucune mention n’est faite de visiteurs célestes). Ses personnages ni héros ni minables, qui persistent à se coltiner l’horreur de la Zone sans trop savoir pourquoi ils le font, sans trop comprendre ce qui s’y passe – mais après tout il faut bien vivre ! , en font un roman existentialiste et fort, aux airs de science-fiction. Et c’est une très belle réussite.

Publicités

3 réflexions sur “Stalker (Arcadi et Boris Strougatski, 1972)

  1. Pingback: Il est difficile d’être un dieu (Arkadi et Boris Strougatski, 1964) | Eustache Raconte

  2. Pingback: Terminus radieux (Antoine Volodine, 2014) | Eustache Raconte

  3. Pingback: La Forêt de cristal (J. G. Ballard, 1966) | Eustache Raconte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s