En crachant du haut des buildings (Dan Fante, 2002)

« Je me suis dirigé vers mon bureau, le regard vissé sur les pages noircies de mots. J’ai vu les fautes d’orthographe, les erreurs dues à la précipitation, ma ponctuation incorrecte, lamentable. Quelle nullité ! J’ai balancé les feuilles dans la corbeille à papier. Je n’avais aucun talent. Pas étonnant que je picole et que je laisse les pédés me sucer. Un loser, voilà ce que j’étais, condamné à ne pas avoir de boulot, presque complètement fauché, un vrai cafard collé aux murs de cette pension pleine de camés et de pervers. Je n’avais que ce que je méritais. »

en crachant du haut des buildings

Comme prévu, un 13e note ce mois-ci (pour vous aider à choisir le vôtre, une vidéo pas mal par ici). Et pas n’importe lequel : un Dan Fante, auteur au cœur des publications de cette maison indépendante aujourd’hui en difficultés. Eric Vieljeux, le patron, est un fan absolu du fils de John Fante, dont il édite peu à peu l’œuvre intégrale (théâtre, poésie et romans).

Bruno Dante, l’alter ego de l’auteur, enchaîne les petits boulots, les cuites et les rencontres sordides dans les cinémas X new-yorkais. Tour à tour laveur de carreaux, chauffeur de taxi et gardien de nuit dans un hôtel, il se fait virer à chaque fois, plonge un bon coup dans la gnôle, tâche de rebondir pour se faire débarquer à nouveau. Un loser dans toute sa splendeur, lucide à l’extrême sur sa condition et pris dans de terribles cycles de dépression.

« Je transpirais. Je me sentais mal. Assis sur le bord de mon lit, je fumais cigarette sur cigarette en tendant alternativement une jambe, puis l’autre. J’ai compris alors ce qui m’arrivait. A trente-quatre ans, l’alcool était devenu le médicament dont j’avais besoin pour me maintenir en équilibre. Avec l’alcool je pouvais résister aux attaques incessantes de mon moulin à paroles intérieur, ce censeur et accusateur perpétuel qui me servait de cerveau. »

Dante est pathétique, on aimerait que ça se passe mieux mais on sait bien qu’il est condamné à traîner sa carcasse jusqu’à la dernière page en se saoulant au Mad Dog. On est loin de l’auto-dérision mordante de SaFranko, difficile d’être enthousiaste face à cette expérience autobiographique qui nous épargne peu. Ce n’est pas flamboyant, l’écriture est incisive sans être transcendante. C’est un peu aride, malgré quelques anecdotes qui aèrent un peu l’ensemble. Mais il y a cette honnêteté, cette façon de tout dire, l’écriture comme dernier recours et comme seul exutoire. Dan Fante a beau avoir la dernière pudeur de créer un personnage, c’est bien sa vie qu’il nous livre. Il y a là la sincérité d’un homme qui se met à nu et livre tout sans aucune complaisance (à la manière de Leiris dans L’Âge d’homme), et qui fait entrer ce roman dans une dimension où les règles ne sont plus celles du récit mais d’un pacte autobiographique qui semble accepté avec soulagement.

Fante remue plus qu’il ne touche, c’est assez trash, dans la lignée d’un Pedro Juan Gutierrez. Il faut être amateur : certains s’ennuieront ferme, d’autres se lasseront des déboires de ce anti-héros.

4 réflexions sur “En crachant du haut des buildings (Dan Fante, 2002)

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