Le Goût et le pouvoir (Jonathan Nossiter, 2007)

Quelques années après la sortie de Mondovino, Jonathan Nossiter retourne à la rencontre de certains de ses acteurs, et d’autres « personnages » du vin français dans les grands restaurants parisiens ou chez les vignerons bourguignons les plus reconnus. En quête d’un discours équilibré et d’un langage commun d’une part, plein de questions sur le terroir, l’authenticité, la tradition et le modernisme d’autre part, Nossiter nous invite à un voyage dans la complexité et l’ambiguïté du vin.

gout et le pouvoir

Le fond de la réflexion de Nossiter porte sur le terroir et le sens qu’il prend dans un monde ouvert. Comment appréhender cette notion quand on a vécu entre Paris, New-York, Londres, l’Italie, l’Inde et le Brésil toute sa vie ? La réflexion de ce « déraciné » ou plutôt « multi-raciné » enrichit notre compréhension de la mondialisation et de la place qu’elle laisse à la histoire, à la mémoire et aux identités. Quel meilleur vecteur que le vin pour appréhender ces sujets ? Produit d’une terre séculaire mais en évolution permanente, élaboré par des hommes qui changent mais portent l’histoire de leur terroir, influencé par une météo chaque année différente mais contenue dans un certain climat, le vin plonge ses racines dans l’histoire pour aller de l’avant.

On pourrait craindre de tomber dans le jargon et le blabla qui intimide tant dès qu’on parle de vin, mais on ne lira rien ici sur les arômes de fraises des bois du Vivarais et de fruits rouges équeutés en écoutant Mozart qu’on trouverait d’après certains farceurs dans tel ou tel cru. Tant mieux ! Nossiter invite chacun à forger son goût, à apprécier les terroirs à sa façon et pourfend les imposteurs du milieu. Il s’éloigne donc de l’écrasante volonté d’un Parker et de certains œnologues-stars comme Michel Rolland (qui conseille Angélus ou Pavie, premiers grands crus Saint-Emilion), dont il décrit l’emprise sur les vignobles sud-américains qu’ils ont « retourné » en quelques années pour les amener vers des vins plus forts, boisés, sucrés et chargés en alcool. Mais il ne tombe pas non plus dans l’intégrisme tout-naturel, qui finit par tomber dans les ornières du néo-marketing bio. Et l’on rencontrera au fil de ces pages aussi bien des amateurs de vins de Michel Rolland que de fervents défenseurs des vins naturels de terroir. Une subjectivité honnête et ouverte se détache de ce mélange de genres : on sait que Nossiter n’aime pas les vins de la vague américaine, mais d’autres pourront exprimer l’émotion qu’ils leur procurent.

Même si beaucoup de bouteilles sont ouvertes en 400 pages, il ne faut pas chercher ici de conseils d’achat, ce n’est certainement pas un guide, plutôt un traité de bonne intelligence des enjeux qui animent un monde à la fois séculaire et bouillonnant. L’auteur se pose beaucoup de questions sur le discours qu’on peut porter sur le vin : comment sortir des bêtises intimidantes de certains experts, comment partager une langue qui soit accessible, parler de plaisir, comment ne pas techniciser ? Comment partager ? Question complexe s’il en est, à laquelle chaque rencontre apporte un petit bout de réponse. Nossiter invite de fait à une connaissance du vin de la terre au verre, dans toute son évolution. Un parcours qui demande du temps et un effort que tout le monde ne sera pas prêt à fournir. S’agit-il d’élitisme ? Il a l’air assumé. Mais on ne ressent en tout cas pas de mépris pour le consommateur « borgne », plutôt une forme de colère envers « ceux qui cherchent à confisquer la différence culturelle pour leur profit personnelle – qu’il s’agisse d’une firme multinationale ou d’un « artisan » arriviste ». Sur cet élitisme, le cri du cœur de Danièle Gérault est éloquent :

« J’ai découvert le beau très tard dans la vie. J’habitais en HLM à Bonneul-sur-Marne, des machins qu’on appelait des « toits plats ». En venant travailler à Paris, je me suis rendu compte de tout ce dont j’avais été privée. Il y a tellement de gens qui n’ont pas accès à ça. Tellement de gens. Quand je fais des conférences, je m’aperçois à quel point le vin permet l’humanité des échanges. On met les gens en contact avec les vins qu’il méritent. On traite trop les gens comme de la merde. En contact avec des belles choses, la beauté des personnes ressort. Ce qui me trouble maintenant, autour de cette table, c’est qu’on se comporte un peu comme des élus. »

Compliqué de « redescendre », de se mettre à la portée du néophyte !

La question de la valeur qu’on rattache au vin est tout aussi complexe. Nossiter nous emmène dans des restaurants inaccessibles à l’immense majorité des Français, le Plaza Athénée ou l’Atelier de Robuchon (et la peinture qu’il en fait n’est pas flatteuse). Il rencontre les plus grands de Bourgogne, comme Dominique Lafon (compter de 80 à 1000 (!) euros ici, 45 à 140 ici pour des millésimes plus récents). Beaucoup de grands vins dans ces pages assurément, et les factures qui vont avec. Mais on parlera aussi de Jo Landron et de son muscadet à 9€ (ici), ou du Comptoir du Relais de Camdeborde qui sans être exactement « accessible » descend d’un cran l’échelle de prix pratiquée par les grands chefs.

La complexité des sujets est ainsi abordée dans toute sa richesse. On apprend en cheminant, sans forcément atteindre de réponse. Tout cela donne un livre forcément imparfait, à la structure parfois brouillonne, mais motivant intellectuellement pour essayer de décrypter un produit qui est à la fois un objet de commerce, un aliment, un fruit de l’histoire et le résultat d’une alchimie entre terroir et travail, probablement le produit le plus chargé émotionnellement qu’on puisse rencontrer. Un livre qu’on finit à regrets, tant le voyage proposé était enrichissant.

 

Pour ceux que le sujet intéresse, on ne saurait que conseiller le dernier documentaire de Jonathan Nossiter, Résistance naturelle. On y rencontre une poignée de vignerons italiens fidèles à leur terroir et à leurs racines, sans pour autant s’y encroûter. Ces idéalistes sont malmenés par le système des appellations et leur standardisation forcée, mais tiennent bon dans leurs convictions. Et voir Stefano Bellotti dépiauter deux mottes de terre, une cultivée bio et l’autre gavée de chimie, fait vite réfléchir. C’est volontairement partisan, filmé de façon très amateur, incomplet, et c’est pour ça que c’est rafraîchissant.

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Une réflexion sur “Le Goût et le pouvoir (Jonathan Nossiter, 2007)

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