La Foire aux serpents (Harry Crews, 1976)

Joe Lon est l’ancienne star des Crotales, l’équipe de football de Mystic, patelin perdu en Géorgie. Promis à un bel avenir universitaire, son peu d’intérêt pour la chose scolaire l’empêche de franchir le pas et de suivre sa moitié, Berenice, cheftaine des majorettes, à la fac. Il reste donc à Mystic, reprend la gargotte de son père, se marie et a deux enfants. Sale vie, sale ennui. Mais c’est bientôt la foire aux serpents, des tarés de tout le pays vont envahir Mystic, et Berenice sera là…

foire aux serpents

Joe Lon est un loser qui vit du matin au soir la rage au ventre d’être coincé dans ce trou minable, prisonnier de sa honte. Lui à qui tout était promis, lui qui avait entrevu un échappatoire, coincé avec ces dingues. Son père alcoolique qui élève des chiens de combat en déployant des trésors de cruauté. Sa sœur qui a perdu la boule et qui vit enfermée devant sa télévision. Sa femme qui a enlaidi et qui l’assomme de ses remarques. Alors Joe Lon devient violent, tape Elfie et ses chicots jaunâtres, boit comme un trou pour mettre ses méninges en pause mais se réveille chaque matin dans ce même trou.

«  » Ça a pas été une bonne journée au magasin, Joe Lon trésor ? »

Tout allait encore jusqu’à ce qu’il entre dans la caravane, mais maintenant qu’il était assis à table, il tremblait d’une colère sourde. Il ne savait pas d’où venait cette colère. Il avait envie de gifler quelqu’un, voilà tout. Il n’avait pas besoin de la regarder pour savoir qu’elle avait toujours les yeux rivés sur lui, que l’assiette devant elle était vide, que sa bouche tremblait et tentait de sourire. Ce qui le rendait malade de honte mais lui donnait en même temps envie de la tuer. »

Des dingues, partout, l’alcool, le sexe, le meurtre, la brutalité partout et en tout. Cette vie aux marges de la bestialité rappelle les barges du fantastique Argent brûlé de Ricardo Piglia ou le Lou Ford de Jim Thompson. Mais Crews va encore plus loin. L’enfermement qu’il génère dans cette bulle de violence tombe sur le lecteur sans prévenir, l’ambiance est suffocante. La foule hurle au sang dans les combats de chiens, chaque discussion frôle l’empoignade, toutes les relations sont affaire de domination. L’amitié-rivalité Joe Lon et son buddy Willard est caractéristique de cette tension permanente. Willard est en passe de remplacer Joe Lon comme champion local, il bat ses records un par un, il déclasse l’ex-premier. Et chaque discussion frôle alors l’affrontement : deux dogues qui jouent sans cesse au bord du combat.

Le malaise est intense, il ne fait que se renforcer au fil des rites qui gravitent autour de la foire aux serpents. Le fou du roi qu’on humilie dans les rires gras, les bêtes qu’on pousse au massacre sous les hourras des parieurs, l’idole qu’on brûle devant la foule en transe. On finit par sortir avec soulagement de cette fosse, atterré par les sommets de noirceur atteints par Crews. Un chef d’œuvre d’un genre qui ne fait pas de cadeau, qui retourne le lecteur et l’envoie sonder les tréfonds de l’humanité.

On trouvera sur ce roman une longue et excellente chronique sur « Le vent sombre« 

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3 réflexions sur “La Foire aux serpents (Harry Crews, 1976)

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