Fabrication et usage des écoquartiers (Vincent Renauld, 2014)

Ecoquartiers, ville durable, bâtiments basse consommation, haute qualité environnementale… Labels et initiatives se multiplient autour de ces concepts visant à produire un habitat exerçant moins de pression sur l’environnement. Mais quelle est la réalité sociologique qui sous-tend ce phénomène, comment vit-on dans ce nouvel habitat ?

fabrication et usage des ecoquartiers

Sous-titré Essai critique sur la généralisation de l’aménagement durable en France, cet ouvrage est en grande partie issu des travaux de thèse de Vincent Renauld. Ces travaux ont déjà été bien médiatisés par ailleurs, avec quelques articles dans des médias généralistes comme Rue89 ou Le Point, qui reprennent l’essentiel des exemples développés dans l’ouvrage.

Renauld ouvre sur une histoire des écoquartiers et de l’aménagement durable. Il souligne que le phénomène actuel n’est plus porteur d’une utopie politique comme l’étaient ses ancêtres, les communautés contestataires des années 70, mais intègre les expérimentations précédentes dans le paradigme socio-économique dominant. Ce paradigme implique notamment des temps libres dédiées à la consommation du loisir plus qu’à l’introspection et une absence du politique et de la confrontation d’idées dans les espaces publics. L’espace révèle une nature bien ordonnée, conçue pour amuser les gamins qui joueront avec les grillons et distraire leurs parents qui écouteront tranquillement l’eau couler. Un environnement conçu par des techniciens, pour des loisirs offrant la respiration indispensable dans notre société technicisée, comme l’expliquait déjà Ellul.

Mais dans ce tableau propret, Renauld met à jour la confrontation qui existe entre l’usage prévu, conçu par les aménageurs, ingénieurs et architectes, et l’usage envisagé par les habitants. Lors de la conception des écoquartiers, « l’habitant n’est pas imaginé en situation d’édifier ses espaces privés et intimes selon son histoire, sa culture et sa personnalité. Il est représenté utilisant son logement selon les modes-d’emplois que prescrivent pour lui les nouveaux experts en savoir-habiter. » Ces deux visions sont pourtant décalées. La confrontation partielle entre ce que ces experts attendent des habitants et ce que les habitants attendent de leur logement provoque un détournement par les habitants des dispositifs technologiques introduits par les experts : brancher son halogène sur l’interrupteur coupeur de veille plutôt que son ensemble internet-TV-son, détourner l’arrosage automatique pour laisser péricliter le lierre de la façade végétalisée et ses colonies d’insectes qui n’entrent pas dans l’idée que se font les habitants d’un intérieur propre. Les habitants contournent l’usage prévu pour adapter l’objet à leurs propres modes d’habiter.

Le plus intéressant est probablement le lien fait par Renauld entre ces constats, partagés à regret par tous les aménageurs, et certaines théories de l’innovation, et notamment la propension de l’évolution technologique à rendre périodiquement obsolètes les savoir-faire et savoir-vivre. « Une partie des savoir-faire actuels de la construction et des savoir-faire de l’habitat deviennent progressivement obsolètes au bénéfice de ceux escomptés par les cycles techniques des innovations ». Et de raccrocher à cette tendance la théorie schumpeterienne de l’innovation destruction créatrice, appliquée ici aux usages imposés par les nouveaux objets technologiques. On savait habiter (de manière certes probablement imparfaite au regard d’un certain nombre d’enjeux, de par l’abus de produits d’entretiens, la surconsommation énergétique, etc.), mais ce savoir ne vaudrait plus dans le monde actuel. Car l’expert sait comment il faudrait vivre, et en cela s’inscrit dans la lignée du Corbusier et de son Manuel de l’habitation. Et cette nécessité de repenser l’habitat pour le rendre durable est finalement bien opportune, puisqu’il faut relancer une économie morose, en « innovant sur l’habitat », expression qui fait déjà miroiter emplois et brevets. « Il ne s’agit donc pas, dans la fabrique de la ville durable et des écoquartiers, de rompre avec les logiques de surproduction et de surconsommation qui sont inhérentes au fonctionnement du système économique actuel, mais de les prolonger dans de nouveaux objets dits « environnementaux », « durables » ou « écologiques » « .

Un petit livre instructif, à réserver plutôt aux personnes déjà initiées à ces problématiques. Manque une clef, une ligne directrice pour parvenir à une conception à même de laisser les gens habiter « inconsciemment » et dans le même temps de s’attaquer aux grands enjeux environnementaux, la solution actuelle semblant confronter trop brutalement temps technologique et temps sociologique.

Un article de Daniel Pinson sur cette thématique sur le Journal du MAUSS

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s