Gomorra, dans l’empire de la Camorra (Roberto Saviano, 2006)

Pour avoir raconté la mafia napolitaine, Roberto Saviano vit aujourd’hui sous protection permanente. Dans son livre, le journaliste dévoile l’empire économique, son ancrage dans une situation socio-économique catastrophique et Car  si la camorra est un peu en retrait médiatiquement par rapport aux spectaculaires attentats politiques de cosa nostra et aux vengeances internationales de la n’drangheta, elle reste la plus puissante des mafias italiennes. La mafia napolitaine brasse à la fois le plus de cadavres et le plus de capitaux, elle fournit ses consœurs en drogue et en armes, et étend progressivement son emprise sur toute l’Europe.

gomorra

La côte espagnole, les pays de l’ancien bloc de l’Est, les économies « régulières » ou non d’Écosse et de France sont les cibles de l’expansion camorriste. Et les pratiques des mafieux n’ont pas grand chose à envier à leurs versions cinématographiques (comme ici pour la n’drangheta calabraise)… Côté information, les faits relatés par Saviano sont choquants. Dans leur violence d’abord, avec par exemple cette scène où un camorriste injecte de la coke par intraveineuse à un héroïnomane pour tester le produit, et le regarde se convulser avant de lâcher « va falloir revoir les doses » quand le cobaye s’immobilise… Absence totale d’empathie, un jeu de valeurs incompréhensible de notre point-de-vue. Mais le choc vient aussi du fait que ces mafieux ont parfaitement intégré le fonctionnement de l’économie mondialisée et y évoluent bien mieux que bon nombre d’entreprises. Saviano montre clairement que des pans entiers de l’économie italienne reposent sur le sale boulot effectué par les camorristes, qu’il s’agisse de l’enfouissement sauvage de déchets toxiques à un tarif défiant toute concurrence, qui réduit les frais de retraitement, ou de la confection de produits de luxe fabriqués pour le compte des grandes marques ou comme copies à l’identique pour le marché noir de la contrefaçon. Les clans lessivent leur argent dans des boutiques à Tokyo, s’allient aux mafias albanaises et nigérianes et imposent leurs règles aux plus grosses entreprises italiennes, comme la multinationale Parmalat.

Côté littéraire, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans le parti pris adopté par Saviano. L’auteur se place quelque part entre l’enquête journalistique, le récit et l’étude socio-ethnologique [1], et la mayonnaise prend mal. Le texte n’est pas assez structuré pour donner une bonne enquête : en terminant Gomorra, il est difficile de retracer une image cohérente de l’évolution de la mafia napolitaine et de ses clans locaux de Casal di principe ou Secondigliano. On garde plutôt un magma d’impressions, d’anecdotes, de portraits, et un cocktail d’émotions principalement fait de colère, d’incompréhension et de dégoût. On retient aussi que tout cela est bien plus gros qu’on ne l’imagine, car les camorristes dans leur ensemble comptent les profits des milliards (le chiffre de 140 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour l’ensemble des mafias italiennes a été avancé, soit peu ou prou deux fois le chiffre d’affaires d’EDF en 2013).

Aucune sympathie pour cette région et cette ambiance n’émerge de ce livre. La résistance semble bien faible, la région a sombré dans le marasme et la peur des représailles. Saviano relate les cris contre les descentes de police : chaque coup de filet embarque un fils ou un cousin éloigné… La mafia a infecté la société napolitaine jusqu’en son cœur. La clôture sur les brillants étudiants de la Boconi qui redescendent dans leurs terres natales jouer les intermédiaires entre mafieux et entrepreneurs véreux enfonce le clou : il y a quelque chose de profondément malade dans ce système.

La lecture n’est pas particulièrement agréable ; le style de Saviano est lassant, certains éléments reviennent en boucle, le découpage est peu habile. Mais peu ont osé aborder ces sujets avec des informations de première main dépassant les compte-rendus de règlements de compte (à ce sujet, la description que fait Saviano des descentes d’envoyés spéciaux à Naples est magique). En Italie ou ailleurs, ceux qui l’ont fait ont régulièrement connu un sort funeste (en Europe on pense par exemple au journaliste bulgare Bobi Tsankov) : ce témoignage est indéniablement précieux, sans quoi il n’aurait pas attiré sur son auteur de telles menaces. A réserver à ceux dont l’intérêt dépasse la simple curiosité, ce roman-reportage est la preuve qu’il existe encore à Naples des gens que ce système fait hurler.

[1] : pour citer un autre blogueur : « le reportage est un roman, ou vice versa » (lien sur charybde2.wordpress.com)

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