Incident à Twenty-Mile (Trevanian, 1998)

La bourgade de Twenty-Mile est sur la pente descendante. Elle ne survit que parce qu’elle accueille tous les weekends la soixantaine de mineurs employés sur le Filon Surprise, une mine d’argent des environs, à laquelle elle sert de base arrière. Les habitants l’ont progressivement désertée, laissant derrière eux les paumés, ceux qui n’avaient plus l’énergie ou l’envie. Un jour, un jeune pointe son nez dans ce trou reculé : Matthew Dubchek, baragouineur précoce mais talentueux, se fait une place dans ce microcosme où chacun s’épie derrière ses fenêtres. Mais l’hiver réserve pire, et l’arrivée de trois barges fraîchement évadés de prison va faire trembler Twenty-Mile.

incident a tewenty-mile

Quoi de plus classique que cette trame ? Une ville apparemment tranquille, avec ses rivalités et son pasteur alcoolique, dans laquelle débarque un kid dont on ne sait rien et un fou furieux chatouilleux de la gâchette. C’est à peu de chose près L’Homme des vallées perdues de Schaeffer. Trevanian rajoute pourtant une bonne dose de noirceur, l’ambiance est lourde, les personnages souvent faibles et vicelards. Le bad guy, Lieder, est un modèle de genre, et une (trop ?) large place est faite à sa verve :

« Ah ben ça, regardez-vous un peu, Kersti Bjorkvist ! Bon sang, mais vous êtes un sacré bout de viande de fille rayonnante de santé, j’exagère pas ! Vous êtes pas du genre petit chichi décoratif. Ça non ! Vous êtes bâtie pour servir et durer à l’usage. Regardez-moi ces épaules, hein ? Et ces hanches ! Vous êtes faite pour porter de la marmaille sans effort, jeune fille. Vous nous la pondrez en grognant le matin, et vous serez déjà à travailler aux champs l’après-midi. Et on dirait que vous aurez pas non plus de mal à les nourrir. Mon Dieu nous aime, Kersti chérie, avec vos grosses mamelles et cette belle botte de paille de cheveux blonds que vous avez, vous êtes la chose la plus fraîche que ces yeux fatigués aient vue depuis un sacré foutu bail ! »

Cette rhétorique se double d’un délire politique sur l’appropriation du travail des bons WASPs américains par les hordes d’immigrés catholiques, chinois, juifs… que Lieder envisage d’exterminer en levant une armée de vengeurs. En incorporant cette thématique dans une trame classique, Trevanian se lance dans un projet qu’il décrit ainsi :

« Un roman qui serait fermement ancré dans les conventions du western, mais qui traiterait de questions plus vastes et plus contemporaines : la fin d’un siècle, la fin d’une époque, la fin d’un rêve qui définissait, mais aussi limitait les hommes américains… Un dernier western. »

Ce thème de la fin du western, du basculement vers l’âge moderne obsède les romanciers américains, de Glendon Swarthout à Larry McMurtry. Dans ce dernier western, Trevanian fait sauter les standards du genre un par un. La bravoure, l’honneur, avec son méchant sadique à souhait et ses gentils losers. La classique opposition duale entre villageois opprimés et brutes sanguinaires en prend un coup avec les vacheries des victimes. La brute sanguinaire elle-même se voit décortiquée pour faire apparaître les brimades multiples qui ont contribué à la construire. Le brave kid filoute et traîne un lourd secret, les deux vieux briscards du village sont gays. Un western sans en être un, qui dépasse les oppositions manichéennes habituelles, et tourne parfois à la caricature moderne quand il s’attache à dépoussiérer les archétypes. Ce positionnement ambigu est intéressant, mais les longueurs font qu’on n’échangerait pas Incident à Twenty-Mile pour un bon Elmore Leonard

Les amateurs trouveront une autre chronique sur encoredunoir.com (lien)

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