Aucun souvenir assez solide (Alain Damasio, 2012)

Dans ces nouvelles d’Alain Damasio, les univers sont fuyants, brumeux, ses villes oscillent entre cauchemar industriel et poésie urbaine. Elles coupent systématiquement les relations, que ce soit par la monétarisation du langage dans Les Hauts ® Parleurs ®, la surveillance permanente dans Le Bruit des Bagues ou la domination de classe dans So Phare away. L’oppression est un thème récurrent, la révolte est permanente, qu’elle se lève contre un système ou contre l’absurde ambiant.

aucun souvenir assez solide

« Je sais, je ne vais pas servir la soupe aux Actionnaires. C’est jute que parfois, je ne me sens plus chez moi dans la nappe. Je suis largué par cette génération qui monologue au laser. Qu’est-ce qu’ils foutent ? Ils repèrent les couleurs qui plaisent, les salves basiques à reprendre et à répéter, ils copient-collent ce qui passe bien dans la nappe, le flicker hype, et ils envoient ! Ils ne se disent pas : qu’est-ce que j’ai à dire ? qu’est-ce qui mérite d’être offert, transmis aux gens ? Ils se demandent juste : qu’est-ce qui passe ? »

L’écriture est toujours onirique et radicale, dans le fond comme dans la forme. Damasio joue avec les mots, néologise, tord la grammaire. L’écriture est incroyable d’inventivité dans certaines nouvelles qui sont de vraies claques stylistiques. Les premières lectures de Céline ne sont pas loin : l’impression d’entrer dans un nouveau monde linguistique, le sentiment d’expérimenter une nouvelle forme de lecture.

Mais les textes sont inégalement réjouissants. C’est finalement le premier et le plus réaliste des textes, Les Hauts ® Parleurs ®, qui marque le plus. L’équilibre entre le travail sur la langue et le développement du récit bien y est remarquable, la tour abritant les partisans de l’Altermonde évoque l’incroyable Tour de David de Caracas (lien, lien 2). On retiendra So Phare away pour son univers, cette ville assaillie par des marées de goudrons, les communications lumineuses sursaturées et la perte de sens qui en découle (cf citation ci-dessus). Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate laisse son univers de jeu vidéo, malgré des longueurs. C@ptcha@ évoque l’univers hostile créé par Mathieu Lauffray dans sa série BD Prophet.

Dans les autres nouvelles, la maîtrise impressionne encore, mais la langue ne fait pas tout, les récits manquent de mordant. On reste happé dans l’univers linguistique que tisse Damasio, il faut alors lire ces pages comme un hybride entre poésie et récit. Le langage, l’univers matériel, les souvenirs : rien ne semble assez solide pour contenir l’élan de Damasio. L’expérience est unique et plutôt déroutante, et pose Damasio comme un électron libre, un auteur à l’univers créatif sans équivalent dans le paysage littéraire français contemporain.

Une autre lecture, plus développée, de Sylvie Burigana sur le blog Bifrost (lien)

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