202, Champs-Elysées (Eça de Queiroz, 1901)

202-champs-elyseesJacinto mène grand train. Pour cet aristocrate portugais, Paris est le coeur de l’humanité, et la ville le lieu de son accomplissement. La technique l’émerveille. Bientôt, c’est sûr, elle abolira peines et douleurs, en améliorant systématiquement chaque élément du quotidien. Mais progressivement, entouré de ses trente peignes à moustache et de sa machine à boutonner les caleçons, assailli par les nouvelles que lui apportent le télégraphe, écrasé par sa bibliothèque de soixante-dix-mille titres, Jacinto tombe dans la morosité et l’ennui. « La barbe », tout cela ! Un retour à une vie plus essentielle saura-t-il réveiller le Prince ?

On apprend sur le site de l’éditeur que ce roman « parut au Portugal un an après [la] mort [d’Eça de Queiroz], en 1901, sous le titre A Cidade e as serras (La Ville et les montagnes) ». Il y aura donc un Jacinto des villes et un Jacinto des champs, et tout sera fait pour élargir le gouffre qui sépare ces deux versions de personnage.

Jacinto le Parisien est égoïste, semi-dépressif schopenauerien, passif. Il court en permanence après une vie sociale sans saveur qui lui mange ses journées, mais le pauvre homme ne crée jamais rien ; et le grand projet qui suivra l’abolition des tracas par la toute-puissante technique n’est jamais évoqué. Comment tenir dans ces conditions ? L’absence de sens use. Jacinto vit dans l’hubris totale, entouré de tout le savoir que l’humanité ait généré mais dont il ne trouve jamais le temps de lire une ligne. Sa dépression est celle d’un homme qui ne trouve pas de limite au travail qui l’attend, et qui, incapable de se choisir une voie, se noie dans l’illusion qu’il pourra tout faire, tout savoir et tout connaître.

Queiroz multiplie les inventions dans sa charge satirique contre la modernité où tout se doit d’être optimisé. Impensable, pour un trajet d’ascenseur de sept secondes, de ne pas disposer « de nombreuses commodités : un divan, une peau d’ours, un guide des rues de Paris, des étagères superposées avec des cigares et des livres » ! Impensable aussi de ne pas pouvoir écouter le théâtre depuis chez soi : voici venu le théâtrophone ! La première moitié du livre regorge de ces inventions. Ellerelate le double-mouvement de la multiplication de ces nouveautés ineptes et de l’affaissement du pauvre Jacinto dans son marasme, jusqu’à ce qu’un constat soit posé :

« Rassasié ! Mon Prince était rassasié de Paris jusqu’à l’étouffement, et dans la Ville, la ville symbolique, dont la vie civilisée et puissante (comme il le proclamait, jadis, tout illuminé), permettait seule à l’homme du XIXe siècle de savourer pleinement la « joie délicieuse de vivre », il ne trouvait plus aucune forme de vie, spirituelle ou sociale, qui l’intéressât, méritât qu’on fît l’effort d’une course rapide, dans un fiacre aux ordres. Pauvre Jacinto ! Un vieux journal, relu des centaines de fois depuis la chronique jusqu’aux petites annonces, dont l’encre aurait pâli, qui serait tout écorné, écœurerait moins un solitaire qui n’eût dans sa solitude que cet aliment intellectuel, que le parisianisme n’écœurait mon doux ami ! »

A l’opposé de ce triste sire, Jacinto le campagnard est généreux, passionné, bâtisseur, amoureux. Il devient rapidement le bienfaiteur de sa vallée en rénovant à ses frais les maisons de ses paysans, en payant les frais médicaux et l’éducation des enfants. La transformation prend moins d’un an, du richard paumé au gentleman farmer à l’enthousiasme primesautier.

La campagne qu’habite Jacinto est évidemment idéalisée, lieu d’une vie plus simple, plus terrestre, enracinée dans une nature qui a toutes les qualités. On relira Bâtards du soleil d’Urbano Tavares Rodrigues pour un autre point-de-vue sur l’arrière-pays lusitanien… A l’inverse, on est étonnés de la facilité avec laquelle les descriptions parisiennes de Eça se transposent dans notre époque. Baigné dans l’hypercommunication et la course aux nouveautés, Jacinto est entouré de blasés dont chacun affiche un ennui poseur pour Paris, mais qu’aucun ne quitte. Qui n’en a jamais croisé un ? Quelle différence entre les incessants télégraphes et le matraquage informationnel des nouvelles technologies ? Un siècle après, ce roman n’a pas vieilli d’un trait et la satire n’a rien perdu de son mordant. Le naturalisme dont se prévalait Eça, grand admirateur de Flaubert, s’est hybridé pour notre plus grand plaisir. On comprend la phrase de Borgès, pour qui « en la dernière année du XIXe siècle sont morts à Paris deux hommes de génie, Eça de Queiroz et Oscar Wilde » (lien). On reparlera sûrement de lui dans ces pages.

 Une autre lecture sur le blog Brumes (lien)

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