Le Bloc (Jérôme Leroy, 2011)

Alors que les émeutes font rage en banlieue et que le compteur s’approche des 800 morts, le gouvernement ne voit plus d’autre option que de convoquer Agnès Dorgelles pour négocier l’entrée du Bloc Patriotique au gouvernement. Le Bloc est devenu plus qu’acceptable, il est devenu indispensable, le seul recours pour des dirigeants dépassés. Évidemment, rien ne vient sans contreparties, il faudra sacrifier Stanko, fidèle dirigeant des milices du Bloc, pour faire plaisir à un flic revanchard. De la propreté, de la respectabilité. Pendant que Stanko fuit ses tueurs, Antoine Maynard, mari d’Agnès Dorgelles et meilleur ami du condamné, se rappelle sa jeunesse et la lente ascension du Bloc.

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Le Bloc est évidemment calqué sur le Front National, avec la structure de la famille dirigeante, le choc de la scission mégretiste et les errances des mairies du Sud. Leroy décrit bien le mélange d’anciens de la légion Charlemagne, de royalistes et de cathos ultras qui se fond pour ne plus offrir que la façade lisse et policée du parti de l’ordre et de la tradition. Dans cet amas de courants plus ou moins compatibles, Leroy offre deux personnages aux images et parcours contrastés : un bulldog, ancien légionnaire, raciste jusqu’à la moelle, fils d’ouvriers Usinor déclassés ; et un intello fils de bourgeois normands, auteur de quelques romans, pas franchement raciste mais tout aussi violent que son ami. Deux boules de hargne qui ont une revanche à prendre.

Si Stanko incarne la violence du parti, malgré le rôle d’auteur et d’analyste politique qu’il joue à la direction Antoine Maynard n’est pas loin du feu. Toujours prêt à faire le coup de poing, rageux, colérique, il lâche sa haine contre un ennemi non identifié, les fameux bien-pensants que vilipendent les prosateurs d’extrême-droite. Cette hargne a trouvé son expression au Bloc Patriotique, et s’y est trouvée retenue par les grâces d’Agnès Dorgelles, mais aurait aussi bien pu s’exprimer au sein de n’importe quelle frange marginale, à l’extrême droite… ou à gauche.

« Il retira enfin ses lunettes et te serra la main au-dessus de la table.

Et là, toi et lui, vous avez compris.

La même bête qui vous rongeait le ventre, la même pulsion, la même passion pour la violence, le même besoin de détruire quitte à y laisser sa peau et tu te dis alors que, si tout ce qu’on racontait sur les exploits de Brou n’était pas vrai, il devait y avoir malgré tout pas mal de choses qui l’étaient. »

Antoine Maynard a trouvé dans sa participation au Bloc Patriotique l’opportunité de laisser vivre cette « bête qui lui ronge le ventre », de sortir en treillis défoncer de l’anar à coups de battes une fois par mois pour se détendre. Face à cette violence que génère et cultive le Bloc se développe partout la peur, cette angoisse de « l’insécurité » qui amène les dérives idéologiques et finit par légitimer la violence comme autodéfense. La plausibilité du scénario du Bloc effraie : il suffit d’une reproduction des émeutes de 2003 pour que tout dégénère. Le gouvernement décide de réagir, de prendre des mesures, de montrer ses muscles, et laisse tirer à balles réelles. Les cités et les quartiers populaires s’embrasent. Le glissement idéologique déjà bien lancé peut alors aboutir.

« Ça ne me gêne pas , moi, l’appellation raciste. Je sais bien qu’il y a des races, tout le monde le sait. C’est une de ces putains d’évidence que tout le monde refuse. Le Vieux, il y a quelques années, il ‘lavait dit à la téloche. Faut voir ce qu’il s’était pris dans la tronche, non mais je te jure.

Et puis, depuis le début des émeutes, mais ça avait commencé avant, chez certains de la droit classique, et même chez des journalistes, j’ai entendu bien pire que les propos du Vieux. Encore aujourd’hui, pourtant, je suis sûr que, si c’est lui ou Agnès qui tenaient de tels propos, on les crucifierait. Le bal des faux culs. »

Il fallait un certain courage pour se mettre dans la peau de deux fascistes avec cette empathie. Le résultat est bluffant. Le Bloc est un excellent exemple de roman noir « thermomètre de la société » (l’expression est d’Aurélien Masson, directeur de la Série Noire – lien).

D’autres lectures sur charybde2 (lien), sur encoredunoir.com (lien) et une analyse sur Rue89 (lien)

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Une réflexion sur “Le Bloc (Jérôme Leroy, 2011)

  1. Pingback: Bien connu des services de police (Dominique Manotti, 2010) | Eustache Raconte

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