Les Enfants du Pirée (Kostas Moursélas, 1989)

Une bande de jeunes font les quatre-cent coups dans le Pirée de la dictature. Un personnage fascinant polarise le groupe d’amis : Louïs, véritable Zorba réincarné et mentor pour le narrateur. Louïs l’homme libre, l’affranchi, est à la fois admiré, jalousé et méprisé. Cet électron libre est le juge innocent de ces hommes qui s’enfoncent dans des voies déjà tracées vers des buts d’avance décevants.

enfants pirée

La première partie est aventureuse et jubilatoire. Les amis sont jeunes, dans l’adolescence ou l’après-service militaire. Le narrateur Manolopoulos fait son initiation aux choses de la vie auprès de Louïs, entre virées au bordel et cocufiages de voisins trop confiants. Quand Louïs appelle, c’est la vie qui crie, l’aventure, l’émotion.

« J’ai accepté. Il ne faut jamais refuser à Louïs. Ca porte malheur. C’est comme si on refusait de vivre, comme si on profanait père et mère, tout ce qu’on a de plus cher. Chaque fois que j’ai refusé, non seulement je l’ai regretté – comme je te le dirait tout à l’heure – mais en plus, je me suis rongé les sangs, j’en ai bavé. »

Le Zorba de Kazantzakis vient immédiatement à l’esprit, dans une version modernisée et encore plus décomplexée. Sexe et ouzo, dans une Grèce peu réjouissante. La dictature et ses absurdités mettent des bâtons dans les roues du groupe de jeunes idéalistes, plus ou moins communistes : impossible de travailler son son livret de bonne conduite, qui nécessite des abjurations signées pour tout homme soupçonné de gauchisme. C’est dans ce cadre contraignant que Louïs détonne et brille. Louïs se présente comme l’homme du refus d’une vie imposée, que ce soit dans sa dimension politique (refus de dénoncer, de signer son certificat de bien-pensance) ou sociale (refus de l’institution du mariage, de l’ascension sociale, de la position professionnelle comme marqueur d’une vie réussie). Malgré sa vie chiche, en partie au crochet de ses amis, il fait sauter les carcans d’une société sclérosée [1]. Louïs est probablement le héros absurde de Camus, qui privilégie la quantité sur la qualité, qui multiplie à l’envi les métiers, les expériences et les amantes, qui cherche la vie dans chaque instant, conscient jusqu’à l’extrême de sa finitude.

La deuxième partie beaucoup plus sombre. Après quelques galères, les membres du groupe sont devenus « petits bourgeois » au prix de magouilles et de tromperies. Ils occupent des postes bien payés et reluquent les femmes de leurs amis pour s’occuper. Louïs et sa liberté commencent alors à déranger. Chacun enfouit son malaise tant bien que mal, le vide de cette existence, la vanité des buts qu’il se pose, mais Louïs évente les ruses et fait resurgir tout cela.

« La haine les unissait. Mais ce n’était pas exactement de la haine. Plutôt un ressentiment confus. De l’admiration, de la rancune, de la jalousie et surtout une immense peur sournoise et inavouée. Personne ne lui pardonnerait qu’il ait osé aller à l’encontre de toutes les valeurs pour lesquelles eux ils avaient gaspillé leur vie, et que malgré tout il ait réussi à ne pas s’enfoncer, à ne pas tomber dans les magouilles et à éviter les affronts. »

L’idéologie ne suffit pas à donner un sens, les bourgeois financent le parti mais arnaquent les commerçants en faillite. Les petites crasses s’enchaînent sans qu’on en parle trop, les personnages se révèlent tous plus ou moins pourris, balances ou arnaqueurs. Le narrateur s’est enferré dans un mariage sans amour, une vie sans envie, sans folie, molle, « sabotée ». Il se refuse l’amour de la douce Martha dans l’espoir de toucher le pactole quand la tante de sa femme passera l’arme à gauche. Fera-t-il un jour un vrai choix ? Louïs révèle cette accumulation de lâchetés et de renoncements. On en vient à douter de son existence même : ne serait-il pas la « mauvaise bonne conscience » du groupe, ce bohémien qui les fait enrager ? Chacun s’en arrange comme il peut, mais en dehors de Manolopoulos, la détestation est générale. Dans une scène anthologique, un membre du groupe laisse après son suicide une lettre de règlement de compte où il dissèque chacun de ses compagnons.

Moursélas, auteur de théâtre par ailleurs, pratique une écriture très orale, où le récit est raconté plutôt qu’écrit. Ce choix donne une force, de la vie, du mouvement comme on en croise trop rarement. L’histoire est construite comme un foisonnement d’anecdotes qui se combine pour former un tout ample et ambitieux. Si la liberté est centrale, Moursélas s’offre aussi quelques réflexions sur l’écriture, et plus particulièrement la place du chroniqueur et sa capacité à vivre les évènements qu’il se sait déjà destiné à décrire. Le décor vaut au moins autant que l’action, dans une Grèce double, entre les fonctionnaires pistonnés et les commerçants pansus d’un côté et de l’autre les personnages fantasques comme l’ineffable Louïs, la majorité végétant au milieu dans l’espoir de rejoindre les rangs des premiers.

2015 commence bien, car le coup de cœur est fulgurant. J’aimerais citer ici des pages entières, mais il faudra se plonger dans ce grand roman pour apprécier chacun de son côté la claque qu’il procure. Merci aux éditions Cambourakis, après Papadiamantis, de rééditer un autre grand auteur grec, dans une traduction remarquable.

[1] Mourselas a lui-même fait les frais de la dictature en perdant son emploi de fonctionnaire en 1969. Son histoire résonne avec celle du père de Louïs, licencié parce qu’il refusait de signer une déclaration stipulant qu’il n’était pas communiste, et que « son idéologie était pire qu’un crime, qu’il était trop dangereux pour le laisser occuper un poste dans la fonction publique, qu’il pouvait bien, quoi qu’il en dise, faire tort aux chemins de fer et qu’en tout cas ou il signait ou il était licencié ».

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2 réflexions sur “Les Enfants du Pirée (Kostas Moursélas, 1989)

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