Chaka (Thomas Mofolo, 1925)

chakaNé en 1787, Chaka est le bâtard de Senzangakona, petit chef de tribu d’Afrique du Sud. Victime des complots de ses demi-frères, il est écarté de la succession qui lui revenait pourtant de droit. Sa rencontre avec le sorcier Issanoussi va changer le cours de son existence. Car Issanoussi a une proposition :

« Chaka, si tu désires le pouvoir et la célébrité, sois-en le bon cultivateur : ta pioche ce sera ta sagaie ; fais-la servir, et sers-t’en judicieusement. Là où il le faudra ne crains pas de détruire, de tout balayer devant toi ; ne laisse à aucun la vie sauve, de peur qu’il ne devienne un jour trop fort pour toi et ne vienne à t’abaisser. »

Avec l’aide de ce mentor, Chaka va mener plusieurs combats sanglants pour reprendre le pouvoir dans sa tribu et soumettre à sa loi ses voisins, pour fonder l’empire zoulou. Mais cette ascension a un prix. Pour l’aider, Issanoussi offre au jeune homme l’appui de deux de ses apprentis qui lui soufflent ses tactiques de bataille et lui permettent ainsi de gagner par des méthodes audacieuses pour l’époque. Le jeune chef innove dans l’art de la guerre, depuis l’introduction de la sagaie courte, plus glaive qu’arme de jet, jusqu’à la réorganisation de l’armée, en créant une sorte de service militaire qui alimente une armée permanente. Mais en échange de ces atouts qui lui amènent gloire et pouvoir, Chaka accepte de faire couler le sang sans arrêt, y compris dans sa propre famille.

« Si vraiment tu ambitionnes une souveraineté de ce genre, alors il faudra, avant de lancer tes guerriers au combat, qu’à la nourriture qu’ils mangeront avant la bataille du sang humain ait été mélangé, le sang d’une personne que toi, Chaka, tu aimes tout particulièrement et à laquelle tu penses sans cesse, d’une personne qui occupe dans ton cœur, le jour comme la nuit, la première place, que tu chéris plus que toute autre personne au monde ? »

Cet arrangement a tout du pacte faustien. Chaka se déshumanise progressivement pour sans cesse plus de pouvoir. Les choix sont pourtant clairs, le point de non-retour lui est explicitement présenté par Issanoussi, mais l’appât du pouvoir est plus fort que l’amour que Chaka porte à sa compagne, qu’il tue pour s’attirer encore plus de faveurs divines. Chaka tombe ensuite dans la paranoïa et massacre préventivement tout homme qui pourrait un jour lui nuire. Il y a une ambition moraliste indéniable dans cette histoire et la façon dont la conte Mofolo, en s’appuyant sur la magie pour concrétiser les choix décisifs que rencontre Chaka.

Rédigé en langue souto, Chaka est un évènement important dans l’histoire de la littérature africaine. L’œuvre se situe au croisement d’une tradition orale, s’agissant de l’épopée d’un grand personnage de l’histoire zoulou, et d’une littérature plus romanesque. Mofolo venait de l’ethnie bassouto, écrasée par les armées de Chaka. Son récit est loin d’être la geste héroïque du fondateur de l’empire zoulo, c’est une charge contre l’ambition délirante d’un tyran qui vide le sang de son peuple pour assouvir sa soif de pouvoir. Une vision psychanalytique aurait sans doute également fort à dire, entre la place du père, avec Chaka rejeté par son père et qui refuse ensuite la paternité, ou celle des femmes, qui de soutien et réconfort se transforment en fardeau. Chaka est d’une part un roman riche sur l’Afrique australe pré-coloniale, relativement méconnue. Mais cet aspect n’en ferait qu’une œuvre anecdotique si ce n’était pas aussi le portrait de l’infernale déchéance d’un homme dans un contexte de magie latente qui lui donne un caractère légendaire.

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Une réflexion sur “Chaka (Thomas Mofolo, 1925)

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