La Convivialité (Ivan Illich, 1973)

Cet essai d’Ivan Illich est paru dans une époque de bouillonnement d’une certaine pensée « alternative » au système libéral. Cinq ans après 1968, qu’Illich vit au Mexique où la répression des mouvements étudiants est sanglante, 8 ans après L’Illusion politique et 4 ans avant Le Système technicien de son ami Ellul. Illich est au coeur de cette critique de la société technicienne, avec une analyse centrée sur le concept d’outil et de son caractère convivial ou dominant. « L’outil est convivial dans la mesure où chacun peut l’utiliser, sans difficulté, aussi souvent ou aussi rarement qu’il le désire, à des fins qu’il détermine lui-même ».

convivialite

L’analyse de ce phénomène d’outils, et notamment d’institutions, dominants et générateurs d’inégalités est centré sur trois cas : le système de santé, le système de transport et le système éducatif (bien qu’Illich n’emploie pas la notion de système). L’école crée le tri par diplôme, le transport empiète sur la liberté de marcher et en raccourcissant les distances impose finalement son utilisation car seul lui permet une rapidité suffisante pour s’adapter aux nouveaux usages (où apparaît la notion monopole radical), le système de soin peut ôter la maladie sans augmenter la santé du patient. Ces outils dominants sont fondés sur un cadre institutionnel et législatif qui les légitime, en privant le citoyen de libertés. Ainsi la liberté de prendre soin de l’autre se voit accaparée par le système de santé, celle de construire son logement est rendue quasi-impossible par les normes du bâtiment, jusqu’à celle d’enterrer ses morts prise en charge par les pompes funèbres. Le verrouillage est immédiat : ces outils sont imposés par l’usage ou la loi, et se mettent à s’auto-entretenir, à générer leur expansion. Ainsi, le système de santé qui maintient en situation de vie dégradée des gens qui créent un besoin pour davantage de santé, etc. Ce verrouillage, fondé sur l’augmentation de la productivité du système, participe d’une « industrialisation du manque », puisque selon Illich, « même dans les pays surdéveloppés, et quel que soit leur régime politique, le taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production ».

Dans l’analyse, les clivages politiques de l’époque sautent. Systèmes capitalistes et socialistes sont renvoyés dos-à-dos car ils fonctionnent suivant la même logique ultime d’augmentation des rendements, le cœur du problème. L’opposition est donc politique mais l’essence des deux systèmes est la même en ce qui touche à la technique et à la logique de production. En ce qui touche à ces questions politiques « d’époque », Illich pose simplement quelques doutes sur la Chine maoïste, sur laquelle sa position n’est pas claire. Ce point revient régulièrement, et s’il était « dans l’air du temps », la question de la possibilité d’un libre passage à un mode de vie convivial se pose au vu des résultats du grand timonier…

Plus globalement, si une partie du diagnostic paraît fondée, certains points sont très discutables. Le libertarisme illichien va très loin, et il faudrait sans doute remonter jusqu’à Hobbes pour identifier le point de bascule qu’Illich remet en question. Le système et ses outils imposent la consommation (d’éducation, de santé, de transport) au détriment d’une action individuelle (apprendre, se soigner, se déplacer). Après l’analyse et la critique des vicissitudes du système, la vision de l’alternative conviviale est de fait assez trouble. Illich assume ce flou : il n’offre ni projection future (en partie le sujet des auteurs de SF, Les Dépossédés de Le Guin sort un an après La Convivialité et certains éléments de son utopie font l’écho de ce courant) ni un processus pour y parvenir (ce qui relèverait du programme politique) mais des règles pour l’action. Pourtant, on s’y retrouve mal, malgré quelques exemples ; ainsi, la bicyclette est régulièrement posée comme moyen de transport convivial par excellence – on retrouve Mao, ou Hodja.

Si La Convivialité se place dans le même courant qu’Ellul, Le Système technicien (postérieur à cet ouvrage) m’a paru plus fouillé et lisible, même s’il n’offre pas beaucoup plus de voie de transformation/sortie du système. L’essai d’Illich est dense, mais les limites sont nombreuses sur le programme socio-politique proposé. Sur son héritage, la question de l’échelle, mise en avant dans l’analyse des systèmes de transport et qui paraît fondamentale, a été développée par Olivier Rey dans Une question de taille. La question de la libre vaccination, qu’Illich défend, revient régulièrement en France, à grands renforts d’études plus ou moins scientifiques [1]. Bref, il y a à boire et à manger, quelques concepts intéressants et des clefs pour comprendre certains courants de la pensée dite « alternative ». Dans l’ensemble, le discours se place à un très haut niveau d’abstraction et les nuances manquent parfois. Il va falloir laisser décanter tout ça pour voir ce qu’il en reste.

[1] allez, j’y vais aussi de mes two cents et de mon (lien). Sur le système de santé, Illich a prolongé sa réflexion en 1975 avec Nemesis médicale. L’expropriation de la santé (lien, lien2, lien3), dont le diagnostic paraît à prime abord discutable. Certains concepts sont exposés dans un article de la revue scientifique médicale Lancet en 1974 : (lien).

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