Tristesse de la terre – Une histoire de Buffalo Bill Cody (Eric Vuillard, 2014)

tristesse de la terreLivre lu dans le cadre du Prix du Roman des étudiants Telerama – France Culture 2015

De la tristesse il y en a dans ce court texte d’Eric Vuillard, qui retrace donc le parcours de William Frederick Cody, passé à la postérité sous son surnom de Buffalo Bill. En suivant les années de gloire du grand Buffalo Bill et de son Wild West show, Vuillard remonte aux sources de l’entertainment moderne, à la naissance du show business sur les cadavres encore chauds des sioux et des bisons massacrés.

Il y a donc la scène. Énorme. Gigantesque. Des milliers de spectateurs, des centaines de chevaux, les derniers Lakotas qui jouent leur propre rôle et Cody en héros. Le grand mensonge, industrialisé, reproduit à l’infini : du massacre de Wounded Knee, décrit avec une précision violemment pratique, Buffalo Bill a fait une bataille, un affrontement à la John Ford où à l’infini les glorieux cavaliers yankees étripent les féroces Sioux. La recette marche à tous les coups, et Vuillard décortique avec une lucidité glaçante les ressorts de l’émotion industrialisée et mise en boîte.

Mais tout cela marche, et la richesse de Buffalo Bill, qui dispose de son train privé et fonde une ville à ses frais, laisse pantois. Cela marche si bien qu’il en faut toujours plus, plus de suspense, plus de comédiens, et de la nouveauté surtout, oui, de la nouveauté. Les spectacles périment et il faut les remplacer dans une effarante débauche de moyens. On achète l’expérience, et sa preuve en produits dérivés, mais il faut renouveler. Pour satisfaire son public, Buffalo Bill embauche le chef Sitting Bull, pour le montrer comme on exposait les freaks, ou il plante sa troupe en Europe pour racheter les débris de Wounded Knee. Ce cynisme fait froid dans le dos, mais ne manque pas de rappeler les errements d’un certain reportage à sensation.

Malgré ces efforts le public se lasse, et les idoles se fatiguent. Derrière le rideau, Buffalo Bill est seul, minable sur ses vieux jours. Vidé de sa substance par l’image qu’on a créée de lui plus ou moins à son insu, il finit par croire à ses bobards, qu’il n’a plus de toute façon plus d’autre choix que d’assumer, tout en tâchant de se consoler dans des bras différents tous les soirs.

Il y a dans l’écriture quelque chose d’implacable, de définitif mais comme empli de regrets. Quand on démolit le mythe, il reste le sordide, les centaines de cadavres empilés à Wounded Knee, la gamine sauvée du massacre uniquement pour être vendue. Le mythe était déjà bien écorné après la lecture de documents comme Tueur de bisons de Frank Mayer. Mais il fallait une plume comme celle de Vuillard pour analyser les ressorts de cette genèse, à la fois celle de la représentation du mythe de la Conquête de l’Ouest et celle de l’industrie qui supporta cette représentation. Un style nerveux et un lecteur pris à parti, secoué et mis face à ses propres mécanismes émotionnels, parce qu’on ne parvient pas à vraiment se dégoûter de ces bonshommes qui ont perverti l’Histoire pour vendre des hot-dogs.

Je ne connais pas l’œuvre de Vuillard. Je ne peux donc me baser que sur les résumés et critiques de ses précédents ouvrages, Congo, Conquistadors ou La Bataille d’Occident pour supposer que ce récit participe d’une recherche cohérente de ces points de concentration de l’Histoire qui constituent des tournants sans retour possible. Ça n’est pas forcément très plaisant, ça heurte, ça bouscule, mais la démarche est précieuse. C’est féroce, démythifiant et démystifiant, important.

Ailleurs sur les internets, charybde2 en parle ici

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3 réflexions sur “Tristesse de la terre – Une histoire de Buffalo Bill Cody (Eric Vuillard, 2014)

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