Tram 83 (Fiston Mwanza Mujila, 2014)

tram 83Livre lu dans le cadre du Prix du Roman des étudiants Telerama – France Culture 2015

« Les touristes à but lucratif, les touristes chinois, les touristes de seconde classe, les demoiselles d’Avignon, les serveuses et les aides-serveuses, les étudiants-va-t’en-grève, les creuseurs, les suicidaires, les affreux, les biscottes, toute la Ville-Pays se déversait dans le Tram. »

La Ville-Pays, capitale du Nouveau-Mexique, n’abrite rien d’autre que le Tram 83, la gare et les mines, et vit sous la coupe du Général dissident. Le Tram 83 est le cœur battant, le centre névralgique de cette maquette de bourgade du Kivu ou du Katanga. Les rumeurs s’y créent et s’y échangent, les groupes défilent sur scène pour fournir la bande son du marché au caneton (prostituée de 12 à 15 ans) qu’abrite l’établissement. Lucien l’écrivain y vient pour chercher à refourguer son théâtre-conte. Requiem y gère ses affaires louches, entre deux passages aux installations mixtes avec une demoiselle. Malingeau l’éditeur y édite Lucien entre un passage aux installations mixtes et une séance de chantage par Requiem. Lucien et Requiem se connaissent depuis la fac, mais depuis Lucien a piqué la femme de Requiem. Pourtant Requiem l’héberge… Mais le délire ne fait que commencer.

En-dehors de ces trois personnages, Fiston Mwanza Mujila développe une galerie d’archétypes, les individualités se fondent en grandes masses qui jouent chacune une partition unique en décalé. Au Tram 83, toute conversation est un combat, les interruptions sont permanentes, la foule et le groupe vomissent les watts, c’est trop, ça assourdit, ça envahit tout. L’écriture est stroboscopique, il y a un côté Jérôme Bosch dans ce bar où tout part en vrille, où on ne sait plus où donner de la tête, une dinguerie identique à celle que raconte  David Van Reybrouck dans Congo quand il décrit les concerts du grand Franco Luambo ou de Zao.

Autour du Tram 83, on chasse les chiens et les rats. Le business florissant du dictateur laisse la population affamée et ne maintient guère que les « touristes à but lucratif » à flot grâce à leurs concessions de diamants ou de métaux. Le vol et la magouille ont remplacé toute forme d’organisation sociale, et Lucien de se demander régulièrement, « que se mettront-ils sous la dent lorsque les frangipaniers donneront des goyaves et les eucalyptus des vers de terre ? » Le récit passe au second plan, comme les existences individuelles se fondent dans l’amas de corps et d’émotions brutes du Tram 83. La mémoire est abolie, les évènements bouclent et se renouvellent en permanence au service des pulsions, dans un délire de violence et de sexe. 

La lecture est moins jouissive qu’on pourrait s’y attendre, ou pour mieux le dire elle est jouissive mais éprouvante comme une soirée au Tram 83. La confusion transperce le papier pour envahir la lecture, on se sent secoué et abruti. Dans cette volonté de remuer et de « concrétiser » l’expérience, Fiston Mwanza Mujila va parfois trop loin dans les procédés, comme avec ces pages entières d’énumérations. Mais si c’est le prix à payer pour cette énergie, on en redemande ! Encore, de l’explosif, de l’excès, de la gouaille… Les promesses sont là, et si l’écriture manque parfois d’équilibre, comme le chantait Franco, « on rentre OK, on sort KO » de ce roman-ambiance.

charybde2 en parle joliment ici, une autre lecture enthousiaste sur conso-mag ici, et une interview de l’auteur sur Jeune Afrique ici

Image : détail de l’enfer dans Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, 1503.

Puisqu’on a parlé de Franco, et pour ceux que ça intéresse, je suis tombé récemment sur une excellente compile chez Sterns, ici

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7 réflexions sur “Tram 83 (Fiston Mwanza Mujila, 2014)

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