Le Météorologue (Olivier Rolin, 2014)

meteorologueLu dans le cadre du Prix du Roman des étudiants Telerama – France Culture 2015

A l’occasion d’un voyage aux îles Solovki, haut lieu du christianisme orthodoxe transformé en goulag sous Staline, Olivier Rolin découvre un volume dans une bibliothèque municipale. Il s’agit d’un album édité à compte d’auteur, qui regroupe les lettres d’un déporté à sa fille. Alors qu’il avait déjà en tête d’écrire sur les camps de la mer Blanche, l’auteur décide de raconter l’histoire d’Alexeï Féodossievitch Vangengheim, ancien directeur du service d’hydre-météorologie de l’URSS. Un homme appliqué, un scientifique honnête et travailleur, que ces qualités n’empêcheront pas de terminer sa vie abattu dans une fosse commune, au cœur de la taïga, sans avoir jamais compris de quoi on l’accusait.

Si l’histoire parait connue, elle se démarque des récits souvent centrés sur la Grande Terreur stalinienne. Vangengheim a été déporté avant la vertigineuse accélération du délire paranoïaque, et le camp des Solovki retenait alors surtout des descendants de la noblesse et de religieux, des intellectuels et des savants. Entre les travaux forcés, cette micro-société gère une bibliothèque ou suit les conférences de Vangengheim sur le climat. Il ne s’agit pas de minimiser la violence de la déportation avant les procès de 36, mais de montrer une réalité qui était bel et bien différente, ce qui permet par ailleurs de s’appesantir sur le personnage de Vangengheim. Là où Soljenitsyne dans Une journée d’Ivan Denissovitch raconte les mécanismes de survie quasi-instinctifs d’un prisonnier déshumanisé, Vangengheim écrit, se bat, multiplie les requêtes à Staline ou à l’ignoble Vychinski pour demander la réouverture de son dossier. Il affirme (pour tromper la censure ?) croire encore et toujours à l’idéal socialiste et à une révision, qui ne viendra jamais. L’espoir meurt le dernier, et celui d’une humanité libérée et débarrassée des luttes de classe anime le météorologue jusqu’au bout. Comment en effet accepter que cet idéal, moteur d’une révolution qui fit rêver aux quatre coins du monde, ait pu être trahi à ce point ?

Pourtant, malgré quelques passages touchants, le personnage de Vangengheim peine à s’incarner. Est-ce volontaire, parce que Vangengheim, c’est « l’homme normal » écrasé par la machine totalitaire ? De fait, si l’enquête est minutieuse, si les chiffres effraient en permettant de donner l’ampleur du carnage tchekiste orchestré par Iagoda puis Iéjov, l’intérêt littéraire ne frappe pas vraiment.  Rolin justifie à la fin du livre son projet en écrivant que « l’histoire atroce de ce que fut le « socialisme réel » continue à être largement ignorée par chez nous ». A une époque et dans un pays où Soljenitsyne, Koestler ou Grossman (auquel Rolin fait souvent référence) sont régulièrement réédités, où Rybakov se trouve dans toutes les bonnes crèmeries, où Padura nous faisait replonger récemment dans le délire stalinien, les errements d’Aragon paraissent résolument passés de mode. Les rappels sont toujours bienvenus, mais la matière originale est ici assez faible. Elle est peut-être à chercher dans la forme, croisement de carnet de voyage, d’enquête, de documentaire et de roman.

Un élément d’enquête retient néanmoins l’attention, l’hommage rendu aux militants de l’association Mémorial, qui luttent pour découvrir la vérité sur les crimes des soviets. La troisième partie du texte est consacrée au combat de ces femmes et de ces hommes qui harcèlent le FSB et battent la campagne pour déterrer les fosses communes. Un travail aussi ingrat et titanesque que précieux, mené par des inconnus que la bureaucratie fait tout pour freiner (et encore plus depuis qu’ils ont commencé à s’intéresser aux pratiques russes en Tchétchénie). On apprécie aussi le dialogue entre l’auteur et son sujet, la prise de recul ouverte et honnête sur le projet.

Le prix du style apposé en bandeau sur le bouquin étonne de prime abord, car l’écriture est très classique. Peut-être vient-il récompenser une forme hybride, ou bien félicite-t-il l’effacement du style, la mise en retrait des artifices formels au profit d’une écriture dépouillée, sobre et maîtrisée, le ton juste pour un hommage d’une pureté arctique. Je reste malgré tout sur ma faim, il y a là une enquête minutieuse et sérieuse, une plume de grande qualité, la petite histoire qui rencontre la grande, mais trop de choses déjà lues, vues ou entendues. A partir de la même matière, j’aurais probablement préféré lire les lettres de Vangengheim brutes, à peine contextualisées, sur un format qu’on peut trouver dans la Petite Bibliothèque Payot par exemple.

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2 réflexions sur “Le Météorologue (Olivier Rolin, 2014)

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