L’Amour et les forêts (Eric Reinhardt, 2014)

amour et les foretsLu dans le cadre du Prix du Roman des étudiants Telerama – France Culture 2015

Tout commence quand Eric Reinhardt reçoit la lettre d’une lectrice, et que contrairement à l’habitude, il décide d’y répondre et de rencontrer son auteur. Celle-ci s’avère cultivée, intelligente, et elle affirme que la lecture du dernier livre du romancier a changé sa vie. Mais quand Reinhardt la revoit quelques mois plus tard, c’est une toute autre réalité à laquelle il est confronté. Une femme abattue, emprisonnée dans une vie de famille devenue insupportable par la faute d’un mari humiliant et pervers. Une seule escapade aura suffi à déchaîner la furie de son bourreau, qui n’a depuis de cesse de la harceler, jusqu’à sa perte.

Reinhardt dresse ici le portrait d’une femme vampirisée par un esprit malade. Alors qu’elle nourrissait autrefois pour sa vie de hautes ambitions, Bénédicte Ombredanne a abdiqué, elle a abandonné tout combat pour subir le calvaire de cette vie conjugale sans amour ni affection. Ses seuls instants de répit sont ceux qu’elle passe loin de son mari, dans les bras d’un amant d’un jour ou en clinique psychiatrique. Elle redécouvre alors un monde poétique, apaisé, lumineux, elle rêve, écrit, une parenthèse de douceur et de sensibilité avant de retrouver son calvaire.

Il y a donc deux forces en présence, une noirceur poisseuse quand Bénédicte Ombredanne subit son mari, et un élan de lyrisme quand elle lui échappe. Eric Reinhardt est très à l’aise dans le premier volet. Les chapitres consacrés aux outrages commis par le mari atteignent des sommets de voyeurisme et de cruauté malsaine, et on retrouve trait pour trait le portrait des fameux pervers narcissiques. L’empathie ressentie pour la victime est réelle. Enfermée dans une série de rôle, mère, épouse, enseignante, incapable de « délaisser le rôle qu’on entend lui faire jouer », de sortir de ces prisons « qui la tiennent recluse dans une étroite définition d’elle-même« , qu’il est dur de se libérer ! Reinhardt multiplie les passages sur le moi vrai, essentiel, sur ce noyau identitaire noyé dans les postures et que Bénédicte Ombredanne rêve de retrouver. Mais pour cela il faudrait partir, briser les chaînes. Arrive alors le pathétique, avec les manipulations et le chantage affectif du mari et des enfants.

L’auteur est beaucoup moins convainquant dans le pendant « poétique » de son texte, où il s’égare et multiplie les longueurs. Même les premières pages, où il décrit les émotions de son propre personnage face à la lettre de sa lectrice, sont empesées. Des formules ressortent, mais il aurait fallu violemment tailler pour gagner en intensité, et éviter certaines incongruités. Ainsi de ce « Bénédicte Ombredanne » répété deux fois par page au minimum (et quel nom…), ou de la scène de sexe entre elle et son amant. Reinhardt cherche sans doute une forme de beauté dans cette échappée romantique, qui recèle malgré cela quelques passages qui ne manqueront le palmarès de la pire scène de sexe dans un roman que parce que 50 shades of grey a créé une file d’attente au pied du podium. « Le gland charnu se révéla divinement excitant, elle le sentait qui emplissait sa bouche comme un morceau de nourriture un peu trop gros » – que de sensualité.

Par ailleurs, la position Reinhardt par rapport à son récit est très étonnante. Un pied dedans un pied dehors, l’auteur hésite à plonger complètement dans la fiction et se maintient dans un entre-deux peu crédible. Même si cette histoire prend apparemment sa source dans les rencontres de l’auteur suite à la publication d’un de ses précédents roman, son intervention ne se justifie jamais et vire parfois à l’egotrip.

Le projet était prometteur, le dialogue entre espoir et enfermement avait de quoi séduire, et le personnage du mari pervers est saisissant. Mais cette alternance d’une ambition poétique jamais vraiment réalisée avec des passages d’un réalisme sordide est trop déséquilibrée et maladroitement menée pour ne pas plomber la lecture.

Une autre chronique sur zone-critique.com

Publicités

2 réflexions sur “L’Amour et les forêts (Eric Reinhardt, 2014)

  1. Pingback: Prix du Roman des étudiants Telerama – France Culture 2015 | Eustache Raconte

  2. Pingback: Bilan prix étudiant Telerama – France Culture | Eustache Raconte

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s