Il est difficile d’être un dieu (Arkadi et Boris Strougatski, 1964)

il est difficile d'etre un dieuLe royaume d’Arkanar est sous la coupe de l’impitoyable ministre de la Sécurité. Dans ce monde moyenâgeux, les sbires du tyran chassent sans relâche artistes et intellectuels. Tout ceci se passe sous les yeux des terriens envoyés par l’Institut d’histoire expérimentale, qui viennent valider leurs théories de l’évolution des sociétés féodales. Mais pour Roumata, l’un de ces chercheurs, la tentation est grande d’employer les pouvoirs que lui confère sa connaissance bien plus avancée que celle de ses voisins pour intervenir dans les affaires de ce monde. Mais il ne tuera point, telle est la loi des observateurs… Il faut alors trouver un moyen d’intervention plus doux, et c’est ainsi qu’il se lance dans le sauvetage des rares « raisonneurs » encore en vie.

Roumata offre une perspective étrange sur cet univers boueux, à la fois rempli du désir de le faire progresser mais dénué d’empathie pour l’immense majorité de ses membres. Ses liens avec cette société grouillante ne reposent que sur quelques personnages. La pure Kira, gamine dont il s’est épris, le débonnaire baron Pampa don Baou, camarade de beuverie, et quelques intellectuels brisés ; tout ce que ce monde et son sinistre ministère de la Sécurité réprouvent : la bonté, le rire et l’intelligence.

On s’offre donc une expérience de quasi-laboratoire, cette humanité moyenâgeuse est observée comme derrière une vitre, dans un dégoût déshumanisant. Les deux niveaux de lecture, personnel et politique, sont décorrélés et l’on navigue entre le modèle structuraliste de l’Institut d’histoire expérimentale et les relations interpersonnelles de Roumata. Que le progrès du modèle semble loin quand les grognards assassinent aux coins des rues… L’intrigue est ténue mais laisse la place à des réflexions fécondes à la fois sur les mécaniques du totalitarisme, sur l’inaction ou sur la faillibilité des modèles. En transparence, le lecteur contemporain percevra bien entendu également une bonne dose d’ironie envers le régime soviétique.

Dix ans avant le Stalker qui les rendit célèbres hors d’URSS, les frères Strougatski faisaient déjà montre d’une grande modernité. Si l’on peut regretter quelques longueurs, Il est difficile d’être un Dieu n’a pas pris une ride et a tout du classique.

« Regardez, regardez, mes amis, pensait Roumata en tournant lentement la tête de droite à gauche. Ce n’est pas de la théorie. Cela personne ne l’a encore vu. Regardez, écoutez, filmez… et appréciez, aimez, le diable m’emporte, votre époque, inclinez-vous devant ceux qui sont passés par là ! Regardez ces faces, jeunes, obtuses, indifférentes, habituées à toutes les cruautés, et ne faites pas les dégoûtés, vos aïeux ne valaient guère mieux… »

Ailleurs sur la toile, une chronique sur noosfere, une autre sur le blog du Bifrost et un article Boris et Arkadi Strougatski sur le Cafard cosmique

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3 réflexions sur “Il est difficile d’être un dieu (Arkadi et Boris Strougatski, 1964)

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