Le Dernier arbre (Tim Gautreaux, 2003)

dernier arbreAprès l’avoir perdu de vue pendant des années, Randolph Alridge retrouve son frère, devenu sheriff député dans une scierie perdue du bayou louisianais. Une fois que la famille Alridge a racheté l’entreprise, Randolph débarque pour en prendre la tête.

Au bout d’une voie de chemin de fer, il découvre une clairière détrempée, quelques baraques et un saloon dans lequel son frère vient régulièrement calmer les esprits à coups de crosse : voilà la scierie que la famille Alridge vient de racheter. On croirait les derniers kilomètres de fleuve d’Apocalypse Now : humide, poisseux, délirant, violent. 

Dans cette version noire de Loin sous les ravenales, deux familles vont s’opposer. Il y a d’un côté les Alridge. Byron, le vétéran torturé qui noie son syndrome de stress post-traumatique dans l’alcool, Randolph, le citadin qui débarque dans le bourbier, et sa femme, la grande dame qui se lance dans les bonnes œuvres. Ils seront assistés d’un vieux shériff au grand cœur. Face à eux, l’éternelle famille de Siciliens qui fait tourner le saloon, ses machines à sous et ses filles, et fait manger les autorités dans sa main. Entre les Alridge et les Buzetti, la lutte sera impitoyable. Si Gautreaux pose au début le combat comme celui de l’humanité et de la paix sociale contre une violence aveugle, tout cela cache aussi à une affaire de sous : les bucherons bourrés ne font pas de bons bucherons, et les bucherons qui s’entretuent ne servent qu’à nourrir les vers.

Derrière la violence physique se cachent toutes les violences, violence psychologique des souvenirs de guerre, violence économique avec l’exploitation de pauvres bougres qui sortiront de cette affaire aussi miteux qu’ils y sont entrés, violence raciale avec la ségrégation, violence écologique de l’abattage systématique qui laisse une forêt éventrée. Dans cette industrialisation forcenée, les scieries poussent, les arbres tombent, et cela aux quatre coins des Etats-Unis, sans autre réflexion que la marge par planche débitée. Les pertes ne touchent que les employés de ce business de tous les dangers, confrontés aux serpents, aux alligators et aux accidents de scie à ruban.

Au milieu de ces puissants courants, les personnages paraissent au début univoques mais évoluent bien au fil des pages, en particulier les deux frères autour desquels gravite le roman. Byron Alridge est au centre du jeu, entouré par la haine des Siciliens, l’amour impuissant de son frère et l’attention patiente de sa femme. Seuls les chansons qu’il fait tourner sans relâche sur son tourne-disque semblent le rattacher encore à l’humanité. Comment le faire revenir à la vie ? Comment lui faire abandonner la violence, lui à qui l’absurde s’est dévoilé dans toute la violence de la guerre des tranchées ? A l’inverse, Randolph devra évoluer dans l’autre sens, de ses ambitions de non-violence vers un état d’esprit plus adapté à la situation.

Si j’ai regretté quelques longueurs, il en fallait sans doute pour peindre ce changement d’époque, montré sous ses facettes économiques, psychologiques et sociales. Seule la question de la ségrégation ne semble pas bouger d’un poil – et à lire James Lee Burke on se dit que si les lois ont changé les esprits n’ont pas tous évolué depuis. Le Sud américain et sa violence n’ont pas fini de nous fasciner.

La chronique d’Encore du noir est ici, celle du Vent sombre ici

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