Pieds nus à travers la Mauritanie (Odette du Puigaudeau, 1936)

Chef d’atelier chez Lanvin, Odette du Puigaudeau semble ne rêver que d’aventure et de grands espaces. Elle s’embarque sur les thoniers bretons, tente de s’embarquer avec une expédition de Charcot au Groenland, s’inscrit en océanographie dans l’espoir d’intégrer le laboratoire marin de Carthage… A quarante ans, elle se lance avec son amie Marion Sénones dans un défi fou : traverser le Sahara français, à pied et en chameau. Deux femmes dans un désert où la présence coloniale est lointaine et la sécurité toute relative, une aventure à la mesure du caractère de cette femme hors du commun.

Avec sa compagne de route, elle va parcourir plus de 5000 kilomètres. Elles seront accueillies par les différentes tribus nomades de Mauritanie, négocieront chameaux et protection, à l’écart de l’autorité coloniale qu’elles mettent devant le fait de leur expédition. Ce voyage est l’occasion d’innombrables observations des mœurs et coutumes des maures, auxquels Odette du Puigaudeau consacrera tous ses travaux à visée ethnologique.

Je dois concéder qu’il m’a fallu m’y prendre à deux fois avant de parvenir à rentrer dans le texte. Une première tentative, comme « lecture de métro », a lamentablement échoué sur la répétitivité du récit. Comme l’écrit Odette du Puigaudeau, « un récit de nomade peut-il n’être pas monotone ? C’est oui… parce que c’était toujours pareil. » La deuxième tentative, en vacances et l’esprit plus apaisé, m’a permis de saisir toute la finesse des descriptions et la variété des rencontres derrière l’apparente monotonie.

Clairvoyante, l’aventurière pose sur ce monde un regard qui se garde bien à la fois de la complaisance et de la condescendance. Sans justifier la colonisation, dont elle pointe les absurdités, elle refuse l’angélisme qui ferait du Sahra pré-colonial une contrée de liberté.

« [La] pacification de la Mauritanie, cette entreprise qui, depuis le traité de Paris de 1814, oppose la diplomatie la plus patiente aux calculs sournois des Maures, la bravoure de nos soldats à leur fanatisme cruel, est une œuvre que même les esprits hostiles par principe à la colonisation peuvent approuver. Certes, l’intérêt des Français les obligeait à défendre le Sénégal et le Soudan contre les incursions des guerriers hassane, mais, du même coup, ils protégeaient les marabouts berbères, les zénagui, les populations noires terrorisées. »

Les deux Françaises font leur route au milieu des intrigues politiques, des rapports de force et des jeux de pouvoir entre administrateurs, émirs, bergers et esclaves. Là où Sylvain Tesson voyage en introspection, en quête de nature vierge, Odette du Puigaudeau et Manon Sénones enchaînent les rencontres. La filouterie et la générosité alternent, dans des contrées où le temps ne semble jamais presser les débats. Le voyage se fait au rythme des accompagnateurs, qui tous se rengorgent d’accompagner les deux « Nazaréennes ».

« Nous allions, de puits en puits, de campement en campement, sans orgueil et sans joie, au pas inégal de nos bêtes, entourées de notre piètre escorte.

Aux haltes, Ahmeddou s’asseyait à la meilleure place, donnait des ordres vains, parlait abondamment de son goût pour les grands voyages à cinq francs par jour, et faisait des projets d’avenir auxquels nous étions involontairement mêlées. Le hartani mendiait du fil et des aiguilles pour raccommoder ses loques, le jeune guerrier disparaissait vers des tentes mystérieuses ; nous, résignées, nous attendions qu’un esclave de hasard nous prenne en pitié. »

Qu’elle paraît fragile, la situation des deux voyageuses, dans ce Sahara des années 30, le même que celui dont Saint-Ex raconte les escales dans Vol de nuit, Courrier Sud ou Terre des hommes. Les amateurs de grands espaces et les abonnés du Musée du Quai Branly ne pourront qu’apprécier ce récit, qui avec ceux d’Anita Conti, Alexandra David-Néel ou Isabelle Eberhardt affirme la présence féminine dans le cercle très masculin des aventuriers et explorateurs.

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