Mars la rouge (Kim Stanley Robinson, 1992)

mars la rougeLes Cent Premiers sont enfin arrivés, après un long voyage au bord de l’Arès. Voilà Mars. Rouge, froide, hostile. Dans ce groupe de cinquante hommes et cinquante femmes, composé en majorité de Russes et d’Américains, la vie s’organise rapidement, entre construction des infrastructures et expéditions scientifiques. Il n’y a pas de temps à perdre, car nourriture, air ou eau, tout devra être créé. Mais malgré ce climat de dur labeur, il apparaît rapidement que tout le monde n’est pas venu pour la même chose. Il y a les chercheurs, qui s’émerveillent des découvertes qu’ils font et voient en Mars une nouvelle Antarctique. Il y a les ingénieurs, qui veulent employer tous les moyens que la technologie met à leur disposition pour terraformer la planète rouge. Il y a ceux qui veulent en faire un gisement minier pour la Terre, et ceux qui voient dans ce projet l’occasion de fonder une société nouvelle, exempte de tous les défauts de leur planète d’origine. Quand les transnationales et les Nations Unies commencent à envoyer des pionniers par milliers, ces tensions s’exacerbent jusqu’à mettre en danger la survie de la colonie.

Cette vue très politique de la conquête martienne impressionne par son ambition, ses détails, sa cohérence. Kim Stanley Robinson se place clairement dans le champ de la hard science-fiction, au point de donner à son roman des airs de documentaire prophétique. Les jeux politiques y sont décrits avec beaucoup de détails et à de multiples niveaux, à la fois idéologiques et dans leurs dimensions interpersonnelles. La conquête de Mars apparaît comme un énorme malentendu, avec ses deux camps qui s’opposent : ceux qui veulent une nouvelle société, un nouveau monde, et ceux qui envisagent Mars comme une extension du système terrestre. Au milieu, les politiciens, équilibristes et funambules, oscillent entre leadership illuminé et cynisme débridé. En arrière plan, les transnationales mènent la danse, elles financent le système et ont acquis sur Terre un poids qui a mis les États-Unis et l’ONU à leur botte.

Les ingénieurs et techniciens ont la part belle, car Mars et ses proportions démesurées, avec les canyons hauts de 6000 mètres et les volcans de plusieurs dizaines de 30 km, sont le terrain de jeu parfait pour que se déchaîne l’hubris humaine. Si c’est possible, ce sera fait : jamais Ellul et ses compères n’auront été aussi clairvoyants. A tout prix et sans en maîtriser les conséquences – sans comprendre l’outil, on se lance dans l’ingénierie la plus folle. Des hordes d’éoliennes chauffantes pour faire monter la température, un ascenseur spatial de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres de long, pour lequel un astéroïde est dévié de sa trajectoire, des puits de plusieurs kilomètres de profondeur pour atteindre eau et minéraux… Les délires les plus fous de la géo-ingénierie se font réalité. On trouve dans ce premier tome la même angoisse que celle de Bradbury : des hordes de sauvages qui débarquent et saccagent les paysages uniques, pendant que la Terre s’enlise dans les conflits pour des ressources sans cesse plus rares.

Malgré cette démesure, Mars la rouge se veut très réaliste et est construit sur une base scientifique et technique impressionnante. Il aurait fallu 17 ans à Kim Stanley Robinson pour accumuler le matériel nécessaire à la rédaction de la trilogie ! De fait, il aurait pu en laisser une partie de côté… Régulièrement les descriptions s’enchaînent, pour des paysages toujours plus démesurés, mais qui ne changent pas fondamentalement et où l’imagination aurait très bien pu faire son travail seule. Entre les personnages, les oppositions politiques se mêlent aux intrigues sentimentales (moyennement déroulées) et aux résidus de nationalismes ou de tensions religieuses importés de la Terre. Sur ces derniers points, quelques incongruités détonnent franchement avec le ton général, comme ces caravanes de nomades arabes sorties d’on ne sait où et quelques clichés à l’ancienne sur les différentes nationalités des colons.

L’impression générale est bonne, mais le roman aurait pu être amputé d’un quart de sa longueur sans perdre en profondeur. Vu la situation dans laquelle nous laisse Robinson, difficile de s’en tenir à ce premier volume, mais l’ensemble étant un peu lourd je vais probablement laisser passer quelques mois avant de m’attaquer au second pavé…

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Une réflexion sur “Mars la rouge (Kim Stanley Robinson, 1992)

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