Le bateau-usine (Takiji Kobayashi, 1929)

bateau usine - yagoDans les années 20, des centaines de paysans d’Hokkaido se font marins pour survivre. Ils sont parqués dans des épaves flottantes, lancées vers Sakhaline et la Russie pour pêcher le crabe. Les conditions de travail sont effroyables, l’encadrement tyrannique, la paie misérable, mais qu’importe : en allant pêcher dans ces eaux disputées aux Russes, c’est un peu de l’honneur national que ces malheureux défendent.

Kobayashi Takiji nous embarque sur l’un de ces bateaux-usines, avec Asakawa, l’intendant violent qui règne sur une main d’œuvre de paysans, de mineurs licenciés et d’étudiants. Le récit s’apparente à un précis de marxisme à la japonaise, tant Kobayashi isole, démonte et décortique les mécanismes de domination en place sur ce bateau. Les règles ne sont là que pour être tordues par les gestionnaires quand la courbe de profit fait grise mine, jusqu’à s’asseoir sur les principes d’humanité et les règles de marine les plus élémentaires – ainsi de la réponse de l’intendant quand le capitaine veut se dérouter pour répondre à un appel de détresse :

« Alors, dis-moi donc, à qui il est, ce bateau ? Il est à l’entreprise qui paie pour le faire marcher. Celui qui donne des ordres ici, c’est le patron, monsieur Suda. Et puis ma pomme ! Toi qu’es là à prendre des airs de monsieur le capitaine, tu veux même pas le papier des chiottes. Tu comprends ça ? Et ne t’avise pas de t’occuper de ce qui ne nous regarde pas ! Si on t’écoutait, on perdrait une semaine ! Qu’est-ce que tu crois ? Essaie un peu de nous retarder ne serait-ce que d’un jour pour voir ! Et puis, le Chichibu-maru, il est assuré pour une somme astronomique qu’il ne vaut même pas. Ce rafiot rapportera plus en faisant naufrage. »

L’intendant, incarnation du système de domination tant par son attitude que par son discours, en applique tous les moyens. L’humiliation, la violence, la lutte organisée entre groupes… On monte les ouvriers contre les marins, on exhibe quelques exemples d’ouvriers qui « ont réussi » pour calmer la masse. Quand il s’agit de convaincre, le patriotisme et la xénophobie anti-Russe justifient tous les excès.  Mais la nation défendue ici n’est que celle des quelques patrons que les forces de l’ordre défendent à merveille (vous l’attendiez ? voilà le complexe militaro-industriel). Marins et ouvriers vont devoir apprendre à s’organiser et à agir collectivement pour contrer ce système d’une redoutable stabilité.

Cette analyse faite, il ne faut pas pour autant en conclure que Le Bateau-usine est un ouvrage scolaire ou bavard. Kobayashi écrit merveilleusement, ses descriptions des dortoirs de bateau-usine évoquent le Conrad de Typhon, et la traduction rend parfaitement un style coup-de-poing. Le roman se fonde sur des évènements réels, et sur sa propre observation d’Hokkaidô, front pionnier du Japon du début du XXème siècle. A l’origine banquier, Kobayashi a laissé tomber cet emploi pour se consacrer à la lutte syndicale et à sa littérature prolétaire. La police secrète ne s’est pas trompée sur la qualité de sa plume : en 1933, le jeune activiste est enlevé, torturé et tué par les forces de l’ordre, à 29 ans. Son œuvre est restée : Le Bateau-usine a donné lieu à des adaptations au cinéma et au théâtre, et a connu un regain d’intérêt avec l’enbateau usine - alliavolée du chômage au Japon en 2008, preuve de son intemporalité. A moins de 10 euros chez Allia (maison dont il faut encore une fois saluer la qualité des choix éditoriaux), c’est presque un indispensable…

« A Hokkaidô, chaque traverse de voie ferrée était taillée dans le cadavre bleui d’un travailleur. Ceci n’est pas une figure de style. Sur les chantiers portuaires, les travailleurs victimes du béribéri étaient ensevelis vivants dans les terres gagnées sur la mer. – Là-bas, on surnommait « pieuvres » les travailleurs. Les pieuvres, c’est bien connu, sont capables de manger un de leurs propres tentacules pour survivre. Comment trouver une image plus exacte ! Dans ces contrées, chacun pouvait sans vergogne se livrer à l’exploitation la plus « primitive », et s’en mettre plein les poches. Et ce n’est pas tout ! Pour faire bonne mesure, ils appelaient ça « mise en valeur des ressources pour le bien de la patrie », ce qui leur donnait toute légitimité. La mécanique était bien huilée. Et c’est ainsi que les travailleurs, « au nom de la patrie », étaient « affamés » et « battus à mort ». »

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2 réflexions sur “Le bateau-usine (Takiji Kobayashi, 1929)

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