Z (Vassilis Vassilikos, 1966)

Un roman politique magnifique, qui résonne étrangement aujourd’hui.

1963. zUn député de gauche arrive à Thessalonique pour prononcer un discours devant une assemblée des Amis de la Paix. Une coalition de militaires, de policiers et d’officiels mobilise en sous-main tout ce que la ville contient de petites frappes, d’anciens collabos nostalgiques du IIIe Reich et de fascisants pour faire tomber ce symbole du bloc progressiste. Il quittera la ville dans un coma dont il ne se réveillera jamais.

L’histoire est réelle, même si Vassilikos, pour passer outre la censure, cache le nom du député Lambrakis sous la symbolique initiale Z (en grec zei, « il vit »). Quatre ans après l’assassinat de Lambrakis, les militaires mettent en place la dictature des colonels. Dans ce roman, qui sortira à quelques mois du coup d’état, Vassilikos déballe tout ce qui laissait présager cette issue. Dans un pays encore sous le choc de la Seconde Guerre mondiale, la haine du communisme fonde l’alliance d’anciens résistants nationalistes et d’ex-collabos, protégés par une police complice. A partir de là, tout s’enchaîne d’autant plus aisément que l’appareil d’État est sous la coupe des militaires. Le juge qui cherche à faire la lumière sur l’affaire est seul, ses témoins sont sous pression, la presse se fait trop souvent manipulatrice et complice des dissimulations.

« – Tes papiers sont en règle, Zaïmis. Alors inutile de les salir. Tu comprends ce que je veux dire ?
– Pas très bien.
– Je m’explique : il vaut mieux pour toi que tu évites de déposer une plainte contre X. Tu es un brave garçon, la police t’estime. Tu comprends bien qu’il s’agit d’un simple malentendu. on t’a pris pour quelqu’un d’autre, et si tu oublies cet indicent, c’est pour nous un soulagement. Voilà. Si jamais tu as besoin d’un service, je suis à ta disposition.

Pour la première fois un vrai directeur de la police s’adressait à lui. D’une certaine façon, il était flatté. Son permis de travail, tout dépendait d’eux.»

Parallèlement à ces aspects politiques, le découpage du roman en parties permet aussi à Vassilikos des échappées de pur lyrisme. Alors que tout le système socio-politique s’agite, la femme de Lambrakis reste seule, cherche à avancer ou au moins à survivre malgré l’absence. Ses amis et ses disciples sentent le poids de son héritage retomber sur leurs épaules et s’interrogent. Une fois le symbole abattu, la responsabilité doit être assumée par d’autres pour que le combat continue. Même si certains de ces passages peuvent paraître datés, ils permettent de dépasser la chronique policière et le « documentaire imaginaire d’un crime » pour alterner enquête et introspection et donner ainsi à voir tous les aspects de ce drame à la fois personnel et collectif. On suit par intermittence Lambrakis, sa veuve éplorée, la petite frappe chargée de l’assassinat, les généraux qui tirent les ficelles, le juge obstiné qui instruit l’affaire jusqu’à mettre en examen les officiers qui ont monté le coup. L’alternance des points de vue et des tonalités donne énormément d’ampleur au texte. Vassilikos offre un roman magnifique sur l’oppression et la révolte, la responsabilité individuelle et le courage. De bout en bout, l’issue de cette enquête qui a fait scandale en Grèce n’a tenu qu’au courage des quelques témoins qui ont osé braver les intimidations d’un régime noyauté par les nationalistes.

Lire ou relire Z en 2015 est un exercice particulier. Les deux dernières élections ont vu les néonazis d’Aube Dorée arriver à la troisième place, et la police est régulièrement accusée de laisser faire les ultra-violents du parti (ici ou ici). Dans ces esprits, les figures du Turc et de l’Albanais ont remplacé le Bulgare communiste contre lequel la foule vitupère dans le roman de Vassilikos, et cette paranoïa continue de justifier des dépenses militaires exorbitantes (mais, paraît-il, « on ne s’en rend pas compte en Europe de l’Ouest, mais nous vivons sous la menace permanente de la Turquie », avançait un journaliste de la télévision publique dans Libé…). Cependant, si certains n’ont pas hésité à voir dans certains événements récents l’un de ces retours en arrière dont l’Histoire a le secret, Vassilis Vassilikos mettait encore en garde récemment contre les comparaisons abusives dans un entretien à l’Huma.

Il vaut mieux aller chercher dans le courage des témoins et des juges l’inspiration que dans des enchaînements politiques dont les contextes n’avaient pas grand-chose en commun. Au-delà d’un ouvrage politique, est avant tout un grand et beau roman, souvent noir mais finalement empli de l’espoir que les sacrifices ne seront pas vains.

Impossible en lisant Z de ne pas penser au chant que compose Mikis Theodorakis en exil en 1968, « Imaste Dio », évocation de la torture sous le régime des colonels. Cette version est interprétée par Antonis Kalogannis. La chanson a été reprise en français par Georges Moustaki en français (« Nous sommes deux », ici)

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