L’Evasion (Dominique Manotti, 2013)

Beaucoup de gens de bon goût ont dit récemment sur Internet beaucoup de bien du dernier roman de Dominique Manotti. C’était l’occasion de découvrir les romans de cette dame, avec ce court polar de 2013. Après plusieurs romans se déroulant en France, depuis Sombre sentiers et A nos chevaux, direction l’Italie de 1987.

Filippo Zuliani est un détenu de droit commun, une petite frappe sans envergure comme il en existe des centaines dans les prisons du monde entier. Mais Filippo partage sa cellule avec un ancien cadre des Brigades Rouges, Carlo. Filippo profite l’évasion de son codétenu et se fait la malle avec lui. Mais Carlo le largue immédiatement après, avec comme seule indication l’adresse d’une amie à Paris, en cas de besoin. Quand Filippo entend à nouveau parler de son ancien compagnon, c’est parce que celui-ci s’est fait descendre pendant un braquage. Il file alors à Paris. Il découvre le milieu des réfugiés politiques italiens, et n’a rapidement qu’une idée en tête pour vaincre la solitude : écrire, raconter, partager cette cavale. Quitte à enjoliver la réalité, et à éveiller les soupçons des réfugiés mais aussi ceux de la justice italienne…

« Lui, Filippo Zuliani, détient un fabuleux pouvoir. Ce qu’il écrit est réel. Pas la vérité, bien plus que cela : la réalité. Ou le contraire. Il s’emmêle un peu, pas d’importance, il est heureux. »

Face à Filippo et à sa nouvelle carrière d’écrivian, il y a Lisa, l’ancienne compagne de Carlo réfugiée en France. Lisa veut découvrir la vérité pour réhabiliter à la fois Carlo et son mouvement.

« Oui, je me bats pour la mémoire de Carlo, parce que c’était mon homme, et que sa mort me déchire. Mais pas seulement. Je voudrais arriver à vous convaincre que le piège dans lequel il est tombé ne visait pas que lui, mais cherchait à discréditer notre combat, à nous tous, nous l’extrême gauche extraparlementaire, partisans de la lutte armée ou non, ne nous y trompons pas, notre destin est désormais lié. Si nous ne nous battons pas tous ensemble pour sauver notre passé, nous allons perdre une deuxième fois la bataille, et nous faire expulser de l’histoire des luttes en Italie. »

Tout l’enjeu est là : Lisa qui défend ses luttes passées, le mouvement ouvrier et la mémoire de l’extrême gauche, quand Filippo se cherche une image et une existence. Lisa voit vite les arrangements avec la réalité dans le récit de son compatriote. Dans les faits même, l’évasion de Carlo lui paraît trop simple, sa mort dans le braquage trop « propre ». Un coup des services secrets ? C’est ce que pense Lisa, mais le récit qui s’impose fait fi des incohérences et des trous dans la trame qu’elle traque avec acharnement. Le roman que vend Filippo flatte l’âme romanesque de ses lecteurs, celui que défendent la presse et les services assied le projet politique en cours et achève l’ostracisation de l’extrême gauche, tout en détournant l’attention des décisions de justice arrangeantes pour les terroristes néofascistes. Chacun y trouve son compte, et tant pis pour les échoués des années de plomb.

Dominique Manotti réalise le tour de force de donner à voir en 200 pages la construction de l’histoire officielle dans le jeu entre autorités, services secrets et presse. Elle plonge le lecteur dans l’ambiance des années de plomb, avec leurs faux-semblants, leurs groupuscules rivaux, les liens entre pègre, groupes terroristes et services secrets. On retrouve l’ambiance du Romanzo criminale de De Cataldo, les mêmes barbouzeries qui marquent la fiction policière à paysage italien, avec par exemple La Disparition soudaine des ouvrières de Quadruppani.

Voilà un roman hyper-efficace dans l’écriture, qui se distingue par son degré de détail et de contextualisation, et son intrigue originale qui touche à des sujets rarement abordés avec profondeur dans ce type de littérature. Le démarrage m’a semblé un peu laborieux, mais une fois passée la mise en place le roman ouvre beaucoup de réflexions, sur la place du récit ou la valeur de l’information. Ces questions rejoignent le cheminement de l’auteure, qui déclare sur son site : « le roman noir apparaît comme la forme la plus appropriée pour raconter ce que fut l’expérience de ma génération, et ma pratique professionnelle d’historienne m’a semblé l’outil adéquat pour tenter l’expérience de l’écriture romanesque ». Cette affirmation résonne d’ailleurs avec le personnage de Lisa, et résume bien l’impression qui émane de ce roman, portrait d’une génération d’émigrés italiens vaincus et récit de leur ultime défaite face à l’Histoire.

Ailleurs sur les Internets, charybde2 en parle ici, Pierre Faverolle sur Black Novel ici, Jean-Marc Laherrère sur actudunoir ici

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5 réflexions sur “L’Evasion (Dominique Manotti, 2013)

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