Les Monades urbaines (Robert Silverberg, 1971)

Re-densification urbaine, qu’ils disaient...

monades urbainesLa Terre accueille 75 milliards d’habitants (ou 75 000 000 000, comme l’écrit l’auteur pour mieux rendre compte de l’énormité). Pour caser cette multitude, une seule solution : la hauteur. Des habitations verticales, des tours hautes de 3 kilomètres. Une centaine d’étages pour 800 000 personnes par clapier. Et comme on ne pourrait raisonnablement pas s’arrêter en si bon chemin, un seul mot d’ordre : « multipliez-vous ». Faites des mômes, et refaites-en, de vos treize ans jusqu’à ce que ça ne soit plus possible, engendrez ! Comme par ailleurs les désirs inassouvis seraient insupportables dans une telle promiscuité, et dans un souci d’éviter toute source de conflit, chacun est libre de quitter son lit la nuit pour aller coucher avec qui il veut. Nul ne peut se refuser, aucune frustration n’est acceptable : on voit, on veut, on prend.

Cette situation ne va pas sans quelques paradoxes. Dans ce système où chacun prend son voisin, la cellule familiale reste l’élément fondateur des structures sociales. Les enfants ne sont conçus qu’au sein du couple, et les locaux sont répartis par famille. Seuls les hommes semblent amenés à choisir leurs partenaires, et une femme qui va faire son marché dans la couche des autres est mal vue. Et si les relations homosexuelles sont bien envisagées, il semble bien qu’il n’existe aucun couple homosexuel.

Silverberg met en scène divers personnages dans cet univers étouffant. On suit tout particulièrement Micael, électronicien, qui après avoir consulté quelques films d’archive rêve de voir la mer ; et Siegmund, bureaucrate ambitieux, arriviste, les yeux sans cesse tournés vers les étages supérieurs qui hébergent l’aristocratie de la tour. Quand l’élite lui entrouvre la porte,  Mais le système se débarrasse des inadaptés, ceux-ci « dévalent la chute » vers les unités de recyclage… Avant cela, on tente de les récupérer, par manipulation hormonale. Tout doit rester « onctueux », à tout prix. A Siegmund et Micael de s’en accommoder, ou de disparaître, comme déjà les « déviants » du Meilleur des mondes étaient envoyés végéter sur une île avec leurs semblables (sort bien plus enviable que de « dévaler la chute »…). Car après tout, que peuvent-ils bien reprocher à la civilisation monadienne ?

« C’est un système parfait. Étant historien, donc en position privilégiée pour étudier les documents de l’époque pré-monadiale, il se rend mieux compte que les autres de la perfection intrinsèque. Il connaît l’épouvantable chaos qui régnait auparavant. Les libertés horribles : l’atroce nécessité d’avoir à choisir, l’insécurité. La confusion. Le manque de guidages. L’informité des contextes. »

Comme Huxley, Silverberg questionne la notion d’utopie et le jugement porté par le lecteur sur une société où l’immense majorité vit finalement très bien sa situation. L’expérience est ambigüe, bien différente de celle offerte par les Strougatski dans Il est difficile d’être un dieu par exemple, où l’oppression est vécue par la population plutôt qu’uniquement ressentie par l’observateur.

L’idée de départ est excellente, et certaines trouvailles sont intéressantes. Malheureusement, la forme plombe vraiment le roman… Le style est lourd, l’écriture morcelée et l’esthétique franchement datée. En lisant les passages sur le groupe de musique qui fait vibrer monade 107, on se retrouve plongé dans les 70’s, en pleine répétition d’un quatuor d’ados californiens sous acide, recrachant du Tangerine Dream mal digéré et bavant de synthés.

On voit ce qu’aurait pu donner ce concept avec une autre réalisation. Le rejet et le dégoût sont instinctifs et puissants, preuve que la vision cauchemardesque de Silverberg est évocatrice. En dehors de ce concept d’ensemble, on retiendra surtout le personnage de Siegmund, ce jeune ambitieux qui explose en vol. Il offre une image forte de surinvestissement au service de buts qui se révèlent soudainement illusoires, ce à quoi il ne résiste pas, comme on le rencontre parfois dans le « monde du travail ». Le burnout, jusque dans les monades ? Le terme date de 1969, à peine deux ans avant le roman de Silverberg…

Frédéric Jaccaud en parle sur le blog du Belial’

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3 réflexions sur “Les Monades urbaines (Robert Silverberg, 1971)

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