Le Hussard (Arturo Pérez-Reverte, 1986)

Gloire et bravoure noyées dans la violence des guerres napoléoniennes

Lu en VO espagnole

Ce roman est le premier du journaliste de guerre devenu depuis auteur à succès (la série des Capitaine Alatriste, Le Tableau du maître flamand…). On y suit un tout jeune sous-lieutenant des hussards, envoyé dans une Espagne à feu et à sang. Napoléon occupe le pays depuis peu, mais déjà les massacres des 2 et 3 mai à Madrid ont mis le feu aux poudres. L’armée révolutionnaire espagnole, appuyée par des bandes de paysans devenus guerilleros, harcèle les troupes impériales.

En arrivant, Frédéric Glüntz ne soupçonne pas ce qu’il va découvrir. Lui vient chercher gloire et honneurs, tout imprégné d’images de chevauchées héroïques, de charges dévastatrices et d’ennemis débandés. Les hussards sont alors l’élite de l’armée napoléonienne, un corps qui a déjà largement inspiré la fiction, avec par exemple Le Duel, écrit par Conrad (1908) et porté à l’écran par Ridley Scott (Les Duellistes, 1977). On se bat en duel, on court les femmes, on joue sa solde, on boit et on flambe. Et le jour dit, on charge sabre au clair, ne laissant aucun ennemi sur pied.

Dans l’attente d’un hypothétique combat, Glüntz est baladé avec son régiment. Il s’impatiente, s’ennuie, philosophe. C’est sans doute avant tout ça, la guerre napoléonienne, l’attente et la longue marche avant le massacre. Alors que le combat approche, et qu’une escarmouche lui permet de tuer son premier homme, Glüntz doute. Est-il bien raisonnable de laisser ces milliers de vies entre les mains d’hommes qui ont bien d’autres considérations en tête que le salut des hommes qu’ils commandent ? Qu’espérer face à des rebelles qui semblent n’avoir rien à perdre, qui sont prêts à user de leur dernier souffle pour maudire l’occupant ? Et surtout, qu’en est-il de cette fameuse gloire qu’il est venu chercher ? Elle existe sans doute dans les salons, mais l’expérience du champ de bataille va bien vite en ébranler les fondements. Glüntz sait qu’en chevauchant pour l’Empereur il écrit l’Histoire, mais la sienne paraîtra bien dérisoire.

Les désastres de la guerre n° 33, « Que faire de plus », Francisco de Goya, 1810-1815 – source : Wikipedia

La naïveté et les illusions de ce jeune officier nourri de rêves de grandeur se fracassent sur la réalité d’une campagne éprouvante. Un intéressant retour en arrière voit Glüntz, fraîchement arrivé en Espagne, loger chez un noble francophile, et débattre avec son hôte. Glüntz défend l’idée d’une invasion salvatrice, porteuse des idées des Lumières. Son hôte lui répond que bien qu’il vive pour ces idées, il ne croit pas un instant que les Français vaincront. Dans ce débat comme dans tout le texte, Pérez-Reverte construit son récit de manière à éclairer du point-de-vue français un pan d’histoire espagnole, et se glisse à merveille dans le costume du hussard.

Le Hussard aurait, de par son sujet, des airs de roman d’aventure. Pourtant la majeure partie du temps, il ne s’y passe rien. Et Pérez-Reverte réussit le tour de force de construire dans cette inaction une réelle tension. De La Nuit à La Gloire, au cours des sept chapitres l’attente se fait de plus en plus pesante, alors que Glüntz doute de plus en plus et que son aventure espagnole a tout d’une lente descente vers l’abîme. Le contexte historique passe alors au second plan, comme enrobage bien maîtrisé pour aborder des questions qui n’ont rien de napoléoniennes, et renvoient à une mythologie guerrière aujourd’hui encore très présente (sacrifice, gloire, bravoure…). Dans ce premier roman, Arturo Pérez-Reverte dévoile une nouvelle facette de son talent, après ses romans d’aventure historique et ses polars aux intrigues complexes.

L’édition revue de 2004 a été traduite au Seuil en 2005, et éditée en poche chez Points en 2006.

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