Nu dans le jardin d’Eden (Harry Crews, 1969)

nu dans le jardin d'edenEt Dolly reprit la Création là où O’Boylan l’avait laissée

La découverte de phosphate à Garden Hills a créé l’équivalent d’une ruée vers l’or. Pendant des années, la ville a vécu tranquillement de cette manne. Personne n’a jamais vu l’industriel derrière ce miracle, le richissime Jack O’Boylan, mais tous travaillent pour lui et il paye bien. Quand la mine ferme brusquement, seuls quelques uns restent à Garden Hills. Ils attendent le retour de Jack O’Boylan. Puisqu’il a dit qu’il reviendrait…

Pour pouvoir exploiter le sol, O’Boylan avait dû obtenir une concession des propriétaire des terrains, et il avait payé le prix fort. En attendant le retour du sauveur, du haut de son manoir sur la colline, leur descendant, Fat Man, consacre l’héritage à veiller au grain sur ses protégés. Il paye pour faire tourner l’épicerie, emploie les uns et les autres… Tout plutôt que de rester seul à Garden Hills – ce dont il serait d’ailleurs bien incapable : avec ses bientôt 300 kilos, Fat Man peine à se lever seul de son lit.

Dans cette ville semi-fantôme, la seule qui ne se contente pas de ce statu quo est la jeune Dolly. Partie adolescente à New York, elle en est revenue les poches pleines et un rêve en tête : construire à Garden Hills un cabaret qui attire des quatre coins de l’Etat. Pour cela, il faut convaincre – ou renverser… – Fat Man, et faire accepter aux habitants de devenir des phénomènes de foire.

Voilà l’Éden de Harry Crews. Le Dieu du phosphate est parti, laissant quelques échoués qui espèrent son retour, et une fausse idole pour veiller sur eux. Cette micro-humanité perdue a son lot de freaks, à commencer par son mentor, l’incommensurable Fat Man. Celui-ci se fait assister dans sa vie quotidienne par un ex-jockey nain, lui-même en couple avec une ancienne strip-teaseuse de foire. Dans la fosse, en bas de la colline de Fat Man, les gamines du village n’ont qu’un rêve : être élues reines de beauté et avoir l’exclusif honneur de monter chaque soir dans la cage du cabaret de Dolly. Cette dernière chamboule tout. Voilà qu’un jour le distributeur de glace part en vrille et se remet à creuser des trous sur l’exploitation de phosphate, et Dolly va jusqu’à le payer pour, pour que les passants l’observent à la jumelle, attraction parmi d’autres dans ce nouveau paradis du divertissement qu’elle est en train de monter. Le pauvre Wes ne pige pas, mais il n’a jamais pigé : on le paye pour creuser, il creuse. C’est rassurant.

« Pas de raison. Et il n’avait jamais pensé à en chercher une. Il était venu porté par une rumeur, et il était resté grâe à la confiance et à quatre-vingt-dix-spet dollars par semaine. Mais il est vrai qu’un matin il s’était pointé à son trou et l’avait trouvé bouché. Il l’avait recreusé pendant son tour de douze heures et l’avait trouvé bouché à nouveau le matin suivant. La foreuse était partie, déplacée vers un autre trou. le tracteur qui l’avait amené était parti aussi. Tout ce qui restait, c’était lui et son superviseur pour le superviser et un autre type sur un autre poste avec un autre superviseur pour le superviser. Il creusait chaque jour ; chaque nuit, le trou était rebouché. Et cela ne faisait aucune différence pour personne où que ce soit. »

Comme Wes, tous ces personnages sont en quête de quelque chose de rassurant, d’un peu de sens ou de logique à mettre dans leurs vies, d’un rôle à se donner. C’est effrayant, déprimant, et complètement surréaliste. L’image de Garden Hills est grotesque, un condensat de dinguerie dans un champ puant le phosphate. Il n’y a guère que Dolly pour remuer cette torpeur et violenter cet univers moribond, abandonné de ses protecteurs.

Les thèmes récurrents de Crews sont là, avec cette galerie de freaks,  cette quête de sens, l’idole abattue. Néanmoins, la logique est ici tellement explicite que le trait paraît presque grossier par rapport à La Foire aux serpents. On garde le style sombre et délirant qui rend Crews unique, et largement au-dessus du lot, mais ce n’est pas son meilleur texte.

Ailleurs sur le web, LeVentSombre propose une analyse très fouillée, L’Accoudoir en parlait ici et encoredunoir ici

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Une réflexion sur “Nu dans le jardin d’Eden (Harry Crews, 1969)

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