Le Monde inverti (Christopher Priest, 1974)

Monument de science-fiction politique, chef d’œuvre de littérature

La première phrase est célèbre : « j’avais atteint l’âge de mille kilomètres ». Mille kilomètres, c’est l’âge auquel Helward Mann sort de la crèche, et choisit d’entrer dans la guilde des Futurs. Grâce à sa position dans cet organisme très secret, qui veille sur la ville, il va enfin pouvoir sortir de la cité dont il n’a jamais quitté l’abri des murs.

La ville avance. Elle doit atteindre l’optimum, qui se dérobe sans cesse devant elle. Alors sans relâche, la guilde des Voies pose les rails, la Traction installe les treuils qui font avancer la ville, les Constructeurs de Ponts bâtissent les infrastructures indispensables à ce mouvement. Le rôle des Futurs est de cartographier ce qui se trouve devant la ville, afin que les Navigateurs puissent fixer le cap de la prochaine avancée. Les Échanges marchandent avec les indigènes pour obtenir la main d’œuvre nécessaire à l’avancée de la ville, et ramener les femmes indispensables pour la démographie d’une ville qui voit naître bien trop, de garçons. Helward découvre rapidement tout ce fonctionnement, qui lui inspire plus de questions que de réponses. Pourquoi avancer sans arrêt ? Quel est cet optimum, et pourquoi faut-il le pourchasser sans fin ?

Il obtiendra de premiers éléments en étant envoyé dans le sud, sur les traces des déplacements passés de la ville. Helward découvre que le monde sur lequel la ville se déplace a des propriétés bien étrange. Plus il s’éloigne de l’optimum, plus le paysage semble se contracter, et même les femmes qu’il ramène dans leurs foyers se déforment. Helward n’est pas touché par ces transformations, mais une étrange force l’attire toujours plus vers le sud, comme s’il glissait vers un point à l’infini. C’est pendant cette sortie qu’Helward va approcher la structure du monde qu’il habite. Une hyperbole de révolution. Il faut suivre l’optimum, ou se condamner à être envoyé à l’infini par la force centrifuge.

 Dans cet univers étrange, la Terre est une sorte de Paradis perdu, dont l’Histoire, la physique et la culture sont enseignées à l’école. De fait, la seule formation dont dispose Helward provient d’un monde qui n’est pas le sien, et qui ne l’aide en rien à appréhender les règles de vie de sa cité. Le savoir est jalousement conservé par quelques uns, les membres des Guildes, qui doivent garder le secret sur tout ce qu’ils voient en dehors des murs de la ville. La structure est parfaitement technocratique, avec le savoir aux mains d’une poignée, qui n’en donne que ce qu’elle veut à une majorité éduquée dans l’ignorance. La peur maintient le système et lui permet de se perpétuer. Mais quelques uns mettent en doute la légitimité du système. Jusqu’à le faire trembler ?

Après avoir lu Les Monades urbaines de Silverberg, paru trois ans auparavant et qui n’a pas très bien vieilli, quel contraste. Il y a d’abord cette imagerie fantastique et intemporelle, cette ville de bois et d’acier, condamnée à avancer sans fin sur des rails qu’on démonte derrière elle pour les remonter devant elle… Les arbalètes, les chevaux, le nucléaire, les indigènes aux propriétés étonnantes, on navigue entre post-apocalyptique et fantasy. Et puis il y a cette construction du récit parfaite, ce suspense qui monte, ce besoin de savoir dont on ne sait jamais s’il sera finalement satisfait. Tout cela au service d’une « maquette » socio-politique fascinante, un modèle de société close et cloisonnée. Avec ce troisième roman, Priest s’affirme comme un maître. C’est complexe, passionnant, marquant, de la très grande littérature.

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