Le prix Nobel (Elena Alexieva, 2011)

prix nobelDes mafieux et des écrivains

En visite en Bulgarie, le nouveau prix Nobel de littérature disparaît. La télévision reçoit bien vite une demande de rançon, et l’éditeur semble prêt à payer. Mais face aux pressions internationales, la Bulgarie ne peut tout de même pas se permettre de perdre la face ! Que les Chiliens râlent, passe encore, mais quand c’est l’Union Européenne qui veut des résultats… Le ministre de l’intérieur sort Vanda Belovska du purgatoire où l’avait envoyée une enquête dans laquelle elle avait approché d’un peu trop près les intérêts du milieu politico-financier interlope. Aucun indice, des pistes bien maigres, une pression énorme, l’enquête s’annonce mal. A contrecœur, Vanda se plonge dans les ouvrages d’Eduardo Ghertelsmann, auteur chilien installé à l’étranger. Mais avant qu’elle ait pu y trouver des réponses, un cadavre surgit dans un village à moitié abandonné. Le corps n’est pas celui ce n’est pas Ghertelsmann mais celui d’un écrivain bulgare de seconde zone, Voïnov. Rien dans leurs vies ne semble lier ces deux auteurs, l’un au sommet de sa carrière, l’autre qui en attendait toujours le décollage. Néanmoins, le lien entre les deux affaires est évident, puisque le cadavre de Voïnov porte les vêtements du prix Nobel.

Les œuvres des deux victimes sont le seul semblant de piste dont dispose Belovska. Que peuvent lui apprendre ces ouvrages de leurs auteurs ? Y a-t-il dans ces pages une explication à leurs sorts ? L’enquêtrice, faible lectrice, doit forcer sa nature pour s’attaquer aux romans. C’est l’occasion pour Alexieva, sémioticienne par ailleurs, de réfléchir à l’écriture, à l’inspiration et à ses mystères qui guident les trajectoires des auteurs. Comme on peut s’y attendre, on trouve sur ces chemins peu de réponses définitives, mais les rencontres y sont instructives.

abandoned village

Ruine en Bulgarie, photo Anthony Georgieff, lien

En-dehors de cette dimension originale, la vision qu’offre Alexieva de son pays est particulièrement frappante. Belovska est amenée à retourner régulièrement dans le village ou le corps de Voïnov a été trouvé. S’offre alors au lecteur une description puissante de ces villages bulgares en perdition, où ne s’accrochent plus que quelques vieux et les tziganes qui ont investi les logements abandonnés. La grisaille qui émane des descriptions de ce mouroir est contagieuse, voilà l’image d’une Europe délaissée, où les berlines noires des mafieux traversent en trombe des villages que toute vie a déserté. L’instrumentalisation des Roms par la mafia et les autorités apparaît en périphérie, un élément parmi d’autres d’une vie politique déréglée. L’action politico-judiciaire est soumise aux aléas médiatiques, dans le seul but d’afficher des progrès pour les auditeurs bruxellois.

Malgré l’inventivité de l’intrigue, ce roman n’évite pas certains poncifs du genre. Ceux-ci touchent principalement à l’enquêtrice. Une flic à la vie grise, terne, désabusée, sans passion déclarée en dehors de son job. La seule fantaisie que s’autorise Belovska est son iguane de compagnie. En dehors de cela, l’inspectrice est terriblement seule. Seule dans sa vie, célibataire et sans lien avec sa mère qui la rejette depuis son engagement dans la police. Seule dans son enquête, sous la pression des chefs et du ministre. Seule face à la prose puissante de Ghertelsmann, Vanda-la-déprime est tout aussi seule face à la veuve de Voïnov.

Création littéraire, herméneutique, monde de l’édition, politique intérieure, fractures sociales, Alexieva touche à tout dans ce roman à multiples niveaux. Ceux qui sont comme moi attachés pour diverses raisons à la Bulgarie y trouveront des descriptions évocatrices de la face la moins joyeuse de ce pays, relégué au statut de faubourg européen à bien des points de vue. Les réflexions sur la création littéraire m’ont moins convaincu – peut-être en ce qu’elles ne font qu’accentuer le sentiment d’enfermement et de désorientation qui frappe la pauvre Belovska et par suite le lecteur. Angoisse et dépression remplacent la violence et le cynisme des hard-boiled des origines. Un roman âpre, dont on sort un peu perdu, d’une écrivain assurément à suivre.

Ailleurs sur le net, une chronique sur Quatre Sans Quatre ici, une autre de Yann Plougastel sur son blog Quelques nuances de noir ici

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Une réflexion sur “Le prix Nobel (Elena Alexieva, 2011)

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