Murambi, le livre des ossements (Boubacar Boris Diop, 2000)

murambiUn roman indispensable, pour la mémoire

En 1998, Boubacar Boris Diop et plusieurs autres écrivains africains débarquent au Rwanda pour une résidence d’auteurs, « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». Pendant deux mois, rencontres, témoignages, « visites » sur les lieux du génocide. Il y aura notamment l’église de Nyamata et l’école technique de Murambi, quarante cinq mille victimes en quelques jours à chaque fois.

Le roman qui résulte de ce travail croise les histoires des victimes, des bourreaux et des soldats français. La chronologie du génocide, des ses prémices à sa mémoire, est donnée à lire à travers les yeux des acteurs de cette inconcevable tragédie. Le fil directeur est l’histoire de Cornélius, exilé à Djibouti pendant le génocide. Sa famille, mère Tutsi et père Hutu, a disparu pendant les massacres à Murambi. En 1998, il revient au Rwanda et retrouve deux amis d’enfance qui vont le guider sur les lieux des massacres. Alors qu’il croit arriver en victime, il va découvrir une vérité bien différente avec laquelle il lui faudra pourtant continuer à vivre.

Il faut dire tout de suite le choc que procure cette lecture. Boubacar Boris Diop signe un roman puissant et dévastateur, plein de rage et de révolte. La soif de sang des Interahamwes, la froide et sordide planification par les cerveaux du génocide, la peur et la culpabilité des survivants, toute l’absurdité de ce déchaînement de violence et de cruauté est là. La haine est donnée à voir dans toute son irrationalité, et jamais Diop ne masque l’horreur. Comment écrire ces jours où des hommes bloquent les routes et commencent à abattre à la machette ? Comment dire l’horreur de ces familles à qui on demande, pour la mémoire, de laisser les corps de leur proche comme les meurtriers les ont laissés, démembrés, violés, outragés ? Comment continuer à vivre après la barbarie ?

– Tu comprends, Jessica, je ne voulais pas mourir. Ils emmenaient tous ces gens dans leur camion pour les découper en morceaux.
« C’est bien cela le drame, me dis-je, dans les pires tragédies humaines, il y a toujours des survivants et chacun pense qu’il suffit d’un peu de chance ou de lâcheté pour en faire partie. »

Il fallait beaucoup de talent pour trouver les mots, car face à l’horreur, « même les mots n’en peuvent plus ». Murambi réussit à dire l’horreur avec réalisme, crûment. Y aurait-il eu le moindre symbolisme, le lecteur aurait pu trouver un échappatoire, mais le récit est implacable. Murambi pose aussi les questions qui s’imposent et va beaucoup plus loin, en démontant le discours parfois avancé de massacres plus ou moins spontanés entre Africains, dans un continent qui serait coutumier du fait. En plus de décrire les

Mémorial de Nyamata, photo Adam Jones

Mémorial de Nyamata, photo Adam Jones

circonstances d’écriture, la préface ajoutée pour l’édition Zulma de 2011 (puis en poche en 2014) insiste sur cet aspect. Comment oser banaliser un génocide ? La question est posée crûment en citant les errements de Mitterrand et d’Ormesson à l’époque. Diop n’a de cesse de rappeler les origines des massacres en 1959, trois ans avant l’indépendance, lors des premières violences entre Tutsis et Hutus (clivage ethnique exacerbé, voire construit par les Belges, comme on peut le lire dans le Congo de David Van Reybrouck). On ne peut qu’approuver Toni Morrison, pour qui « ce livre est un miracle ».

 

« Depuis 1959, chaque jeune Rwandais doit, à un moment ou à un autre de sa vie, répondre à la même question : faut-il attendre les tueurs les bras croisés ou tenter de faire quelque chose pour que notre pays redevienne normal ? Entre notre avenir et nous, des inconnus ont planté une sorte de machette géante. »

 

Ailleurs sur le web, Ali Chibani analyse longuement le roman pour La Plume Francophone ici, L’Accoudoir en parle ici, charybde2 ici et Jeune Afrique interviewe Boubacar Boris Diop ici.

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4 réflexions sur “Murambi, le livre des ossements (Boubacar Boris Diop, 2000)

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