Mausolée (Rouja Lazarova, 2009)

mausolee

Portaits intimes de trois générations de femmes dans la Bulgarie socialiste

Née en Bulgarie en 1968, Rouja Lazarova raconte quarante-cinq ans de dictature socialiste. Elle s’appuie pour cela sur les portraits de trois générations de femmes. La grand-mère, Gaby, voit l’arrivée des communistes en 1944, qui lui ont pris son conjoint, musicien de jazz – donc forcément subversif et champion du « pourrissement de l’esprit prolétarien« . Sa fille, Rada, grandit dans les premières années du socialisme bulgare. Elle défile bravement devant le mausolée de Dimitrov, qui trône au centre de Sofia et donne son titre au roman. Milena, fille de Rada, vit les dernières années de la République populaire et la « transition démocratique ». Elle voit alors les anciens des services détourner les privatisations à leur compte, créer une mafia toujours active et florissante, et dévaster les côtes sauvages pour y construire illégalement golfs et hôtels.

Les trajectoires de ces trois femmes croisent celles de multiples autres personnages. Ivan, le frère de Rada, partiitz bien placé, expert dans le jeu des faveurs et des services rendus. L’une de ces faveurs a consisté à trouver du travail à Vladimir, qui se trouve alors préposé à une tâche fondamentale pour la glorieuse patrie : chaque heure, ce jeune homme molasse note avec application la température et le degré d’hygrométrie qui règnent dans la vitrine où est exposée la dépouille de Dimitrov. Un emploi à la mesure d’un Stakhanov : « Cela lui prend environ un quart d’heure. Ensuite, il dispose de quarante minutes. Il se promène dans le dédale de couloirs, va s’allonger dans la salle de repos ou alors passe son temps à la cafétéria, à jouer aux cartes et au backgammon avec ses collègues ». Il y a aussi Sacho, le violoniste de jazz, qui disparaît un jour, happé par une fourgonnette en pleine rue. L’arbitraire passe aussi bien par la violence que par l’ennui…

Pour ne pas finir comme Sacho, on ne dit rien. Même en famille, on se tait. Les téléphones effraient et fascinent à la fois. Les délateurs sont partout. « Bon élève » de la sphère soviétique, la Bulgarie a subi dès 1944 de violentes purges qui ont éliminé intelligentsia et velléités de résistance dans un pays déjà marqué par des siècles de domination ottomane. Lazarova raconte alors, années après années, la soumission permanente aux consignes absurdes. Rada, ingénieure, démontre les surcapacités d’une usine de matrices de pots de yaourts en projet : « le socialisme est grand ; il ne faut pas lésiner sur la production de matrices ». Partout les barons décident sans lien avec la réalité.

« On nationalise les terres, on collectivise les animaux, on fourre tout cela dans des kolkhozes qui, en bulgare, prennent le sigle de TKZC, à prononcer tékézécé. On embauche certains paysans, d’autres non, en fonction de leurs opinions politiques, de leurs origines de leurs blagues – comme les citadins, en fin de compte. Mais on les embauche de façon chaotique, on prépose les maraîchers à l’élevage d’animaux, et les éleveurs à la culture de la terre. Aux postes dirigeants, on nomme des gens de la ville, plus fiables politiquement, mais totalement ignares en matière d’irrigation, de moissons ou de vendanges.

Ainsi, quand en septembre le raison est suffisamment rempli de soleil, que ses sucres et acides atteignent l’équilibre qui donne du bon vin, quand arrive le jour sacré où les vignerons savent qu’il faut commencer à vendanger, ce jour-là précisément, le directeur politique du tékézécé décide de le consacrer à l’actualité dans l’Union soviétique. La tête pendante comme une grappe trop mûre, les vignerons entrent un à un dans la salle de l’éveil politique, s’assoient mollement sur les bancs et attendent que le cours comment. Si l’un d’eux ose évoquer la nécessité d’aller cueillir le raisin, le responsable (mais aussi certains paysans, ceux qui ont déjà compris qu’il valait mieux astiquer les bottes marxistes-léninistes que de s’angoisser pour la récolte) lui jette un regard glaçant. Il en informe son supérieur et un beau jour, l’individu disparaît. »

Face à l’absurde des situations, on aimerait invoquer le Pyongyang de Guy Delisle, mais le ton est bien différent. Si l’on retrouve tous les éléments décrits par Rybakov dans Les Enfants de l’Arbat, l’écriture est aussi plus personnelle et intime. Le récit est clairement partiellement autobiographique, la première et la troisième personne sont utilisées assez indistinctement pour désigner Milena. Les blessures sont toujours ouvertes, dans un pays qui n’a pas vraiment fait l’inventaire des années socialistes. Les anciens informateurs des services ont fait carrière. Ils tiennent les médias et les assemblées, et mangent dans la main des mutri (les « gueules », mafieux locaux aux formes cubiques et aux cous bovins). La situation n’invite pas à l’optimisme, et on rejoint là la vision que donne Elena Alexieva de son pays dans son récent polar Le Prix Nobel.

Le travail de Rouja Lazarova est riche et précieux. Ces portraits intimes de Bulgares « lambdas » donnent à voir une autre vision que celle des opposants politiques, tel le Trotski de Leonardo Padura. Ces fragments de vie, ces instantanés familiaux montrent le quotidien du socialisme à la soviet. L’intérêt est d’en donner à voir à la fois la barbarie ordinaire et la dynamique sur un demi-siècle. La violence extrême des débuts, puis la suspicion généralisée et les disparitions, alors que le vernis idéologique se fissure progressivement pour laisser apparaître l’affairisme particulier de ce système. Un bon roman, au point de vue original, que n’apprécieront pas seulement les amateurs de Bulgarie.

Ailleurs sur les Internets, Emile Karailiev en parlait dans Le Monde – ici 

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Une réflexion sur “Mausolée (Rouja Lazarova, 2009)

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