Capitaines des sables (Jorge Amado, 1937)

cap des sables« Vêtus de guenilles, sales, quasi affamés, agressifs, lâchant des jurons et fumant des mégots, ils étaient en vérité les maîtres de la ville, ceux qui la connaissaient totalement, ceux qui totalement l’aimaient, ses poètes. »

Et pourtant ils n’ont pas seize ans. A Salvador de Bahia, les Capitaines des sables, ce sont ces gamins, souvent jetés sur le pavé après la mort d’un parent, menés par l’intrépide Pedro Bala. Ils dorment dans un entrepôt près du portt et écument la ville, vivant de rapines et de petites combines. Leur simple existence indigne le bon citadin salvadorense, qui n’aimerait qu’une chose : voir cette marmaille envoyée à la maison de correction, où l’on redresserait enfin ces dangereux perturbateurs.

Cette petite troupe évolue entre deux mondes. Il y a d’une part un côté « enfants perdus » à la Peter Pan, très assumé avec notamment l’arrivée dans le groupe de Dora, avatar de la Wendy de James Barry. Dora est la première fille acceptée dans le groupe, et bien vite on la trouve racontant les histoires le soir et reprisant les vêtements. Il y a donc cette image plutôt tendre, mais qui n’est qu’une facette des Capitaines des sables, puisque ces enfants ont été jetés prématurément dans l’âge adulte et dans la violence qu’amène la misère. Il est difficile d’équilibrer la tendresse pour ces gamins avec la révolte face à leurs actes prédateurs. Ce qui passerait presque pour un amour clandestin n’est rien d’autre que le viol d’une gamine de treize ans au coin d’une ruelle. Les sentiments sont manipulés quand la pitié inspirée aux bons bourgeois ne sert qu’à pénétrer dans leurs demeures pour repérer l’argenterie.

La plus grande réussite de Jorge Amado est sans doute dans l’hyper conscience qu’ont ces enfants d’un avenir bouché. Le personnage de Patte-Molle est extrêmement frappant. Boiteux, cet adolescent maintient sa place dans le groupe par ses moqueries et sa méchanceté permanente. « Au tréfonds de son cœur, il souffrait de leur détresse à tous, et c’était en riant, en se moquant qu’il fuyait sa détresse. C’était pour lui comme une drogue. » Patte-Molle met à profit son handicap pour se faire adopter par de riches familles, avant de laisser ses camarades piller les demeures où il était en repérage. Il se voit donc offrir une tendresse qu’il désire de tout son être, mais il ne peut pas l’accepter, car cela signifierait quitter le groupe et trahir la parole donnée. Cet écartèlement renforce sa rage contre une société vers laquelle il ne voit aucune porte d’entrée. « Tu sais bien que de notre milieu à nous on ne peut sortir que voleur », comme l’exprime son collègue le Professeur.

Pourtant, il faudra bien quitter à bande. A l’adolescence, les jeunes sont happés par l’une ou l’autre activité, plus ou moins légale. Celui-ci deviendra mac, celui-là musicien, tel autre prêtre, docker ou bandit. Mais rien de tout cela n’arrive grâce aux institutions, qui jamais ne viennent au secours de ces enfants, qu’il s’agisse de l’État qui les enferme dans ses maisons de corrections qui n’ont rien à envier aux pénitenciers, ou l’Église qui sanctionne le prêtre qui les fréquente.

L’écriture paraît aujourd’hui édulcorée. Il faut bien sûr remettre ce roman dans son contexte, celui des années 30, où la violence de la fiction contemporaine n’était pas envisageable. C’est aussi l’époque de la transition entre la Republica Velha, oligarchique et corrompue, et la dictature militaire de l’Estado Novo. Il y a donc du courage dans la publication d’un tel ouvrage, où les luttes ouvrières et les revendications socialistes apparaissent régulièrement. Jorge Amado donne une version qui reste amène et empathique du désœuvrement, de la pauvreté et de la violence de la jeunesse pauvre brésilienne. Plus de soixante ans après, la situation actuelle est décrite de façon bien plus noire par Meirelles dans La Cité de Dieu ou Edyr Augusto dans Moscow. C’est face à ces œuvres ultra-violentes qu’on apprécie la retenue du ton de Jorge Amado, qui sans rien cacher des actes de ses personnages, met la tendresse et la solidarité au cœur de son roman.

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