Pour Ida Brown (Ricardo Piglia, 2013)

pour ida brownVoyage au cœur du monde universitaire américain

L’auteur et universitaire argentin Renzi est invité à passer un semestre en tant que visiting professor sur un campus américain de Nouvelle Angleterre. Il y vit une relation avec l’intrigante Ida Brown, étoile de la faculté. Mais l’idylle ne dure pas : Ida meurt dans un accident de voiture. L’enquête conclut à un accident banal, malgré des éléments étonnants. Ida a la main brûlée, alors que la voiture ne s’est pas enflammée. Pour Renzi, cette mort est suspecte. Sa collègue aurait-elle été victime de celui qui, depuis des années, envoie aux intellectuels américains des courriers piégés ?

Après Cible nocturne, voilà donc un nouveau roman construit autour d’une intrigue criminelle. Piglia a longtemps dirigé la Série Noire argentine, où il publiait Dashiell Hammett ou Raymond Chandler. Le roman s’ouvre sur une description de la vie particulière des campus américains, ces communautés qui fonctionnent plus ou moins en vase clos, peuplés d’individus prêts à beaucoup pour s’arroger postes et honneurs. A ce petit jeu, Ida est excellente. Pourfendeuse des théories de la déconstruction, habituée aux joutes verbales même avec ses confrères les plus en vues, elle est au sommet de sa discipline. Dans le domaine, « tous enviaient son intelligence et son efficacité ». Radicale, féministe, marxiste, elle garde pourtant le secret le plus total sur sa vie amoureuse mouvementée. Elle rencontre Renzi clandestinement, à l’hôtel, comme pour ses précédents amants. Et pour ce qui est de la critique sociale, « son salaire était un secret d’Etat, on disait qu’on le lui augmentait tous les six mois et que la seule condition était qu’elle devait percevoir cent dollars de plus que l’individu de sexe masculin […] le mieux payé de sa profession ». Une révolutionnaire de salon, comme beaucoup de ses élèves et confrères, prompts à élaborer des théories violemment critique sans pour autant quitter le cadre feutré de leur campus de luxe. La mort d’Ida n’est qu’un bouleversement passager dans le calme de cette micro-société. L’élément qui intrigue Renzi est qu’elle coïncide avec la publication par les journaux d’un opuscule anarchiste, écrit par l’auteur des attaques au colis piégé qui frappent les intellectuels depuis plusieurs années, aux quatre coins des États-Unis.

Cette immersion dans le monde universitaire américain est l’occasion pour Piglia (qui a vécu et enseigné longtemps à Princeton) d’invoquer de nombreux auteurs, l’anglais Conrad, l’anglo-argentin Hudson, l’autrichien Broch… Conrad est particulièrement à l’honneur, avec ses deux romans abordant l’anarchisme et ses terroristes, Sous les yeux d’Occident et L’Agent secret. Thoreau est aussi très présent en filigrane. Toute cette érudition offre un contexte très riche et une vraie immersion dans ce monde universitaire. Elle paraît cependant parfois un peu vaine, surtout quand le lecteur est totalement ignorant d’une partie des références alignées (c’était déjà le cas dans Cible nocturne avec les auteurs argentins invoqués). Par ailleurs, la construction en trois parties aurait gagné à être mieux articulée.

Malgré ces quelques regrets, Piglia offre à nouveau un roman original et très érudit. Moins immédiatement séduisant que l’impressionnant Argent brûlé, plus réaliste que Cible nocturne, Pour Ida Brown est surprenant dans son mélange de genres, entre campus novel et polar. La quatrième vend un « thriller haletant », mais les inconditionnels du genre seront probablement désarçonnés par ce roman qui se pose davantage en critique en règle du monde universitaire américain qu’en pur polar. Voilà une lecture agréable et surprenante, très dense, mais qui ne plaira assurément pas à tout le monde.

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