Les Jardins statuaires (Jacques Abeille, 1982)

jardins statuairesRéédition d’un chef d’œuvre passé presque inaperçu du fait d’une succession d’embûches éditoriales

Les Jardins statuaires est le récit d’un voyage dans une contrée isolée, où la terre laisse émerger des statues. Les hommes s’y regroupent en domaines pour accompagner et guider la croissance de ces monuments vivants. Le voyageur qui visite ces terres étonnantes en narre l’exploration, de son émerveillement initial à ses nombreux doutes et questionnements. Ce narrateur tombe en effet instantanément sous le charme de ces domaines isolés, tout entiers dédiés à la culture de ces statues à l’évolution imprévisible, fruit de la rencontre d’un terroir et de l’intervention humaine. Mais à mesure qu’il découvre cet univers, il en comprend également la structure sociale et les rapports de force. Les domaines entretiennent entre eux des relations lâches mais complexes, fondées sur les mariages qui les lient et la mémoire qu’ils partagent. Cette mémoire est stockée dans des livres qui retracent la biographie des anciens, et sont sans cesse mis à jours, aux quatre coins du pays, par ceux qui ont connu ou récolté des récits concernant le défunt. En consultant ces ouvrages, le voyageur en apprend encore davantage sur la culture, mais même alors des zones d’ombres subsistent, et cette constance dans l’évitement les rend d’autant plus intrigantes. Car d’abord, où sont les femmes dans cet univers ? Et qu’y a-t-il au-delà, car il faut bien que les domaines finissent, mais qu’attend le voyageur derrière eux ? Surtout, qu’en est-il de cette légende, qui voudrait qu’un enfant des jardins ait rejoint les nomades, derrière la frontière, pour en unir les tribus avant de déferler sur les terres statuaires ?

On aimerait citer ici des pages entières pour partager ce bonheur de lecture, car chaque phrase est un délice. Jacques Abeille peint un univers intrigant, hors du temps, poétique, dans lequel son voyageur progresse comme dans un brouillard. Mais la tension est bien présente, car cette éternité de façade dissimule des courants puissants, cette apparente quiétude dissimule des rapports de force violents. Tout cela existe sans qu’on en parle, sous la conscience collective ; ainsi quand le voyageur demande ce qu’il en est des femmes dans les domaines :

« Il faut vous dire d’abord que la question des femmes, tout ce qui touche à leur personne et à leur conduite, est un sujet que nous autres jardiniers n’aimons guère aborder de front. Nous préférons ne les évoquer que par quelque biais quand il est indispensable que nous y fassions allusion. Ne supposez pas là quelque interdit clairement établi. Rien, apparemment, ne nous empêche de parler d’elles. Mais la coutume, une certaine représentation vague de la bienséance font que nous nous retenons de nous y appesantir. « 

Il faut donc que le voyageur enquête, et qu’il bouscule ce monde immobile. « Vous avez mis en branle une histoire que tout le monde attendait et à laquelle personne ne croyait « , lui dira-t-on. Le voyageur, en posant ses questions, en insistant, en allant là où les autres ne vont plus, perturbe l’équilibre, fait souffler un vent d’inattendu sur ce pays statique. Le changement est certainement là, aux portes, avec ces nomades qui se préparent peut-être à envahir la région, et s’il n’y est pas aujourd’hui il y viendra, mais le voyageur le précipiterait-il, le provoquerait-il même ?

En lisant cet authentique chef d’œuvre, on pense à Ursula K. Le Guin ou à Christopher Priest pour la profondeur et la densité de l’univers proposé, à Julien Gracq pour l’écriture, et aux Cités obscures des géniaux Schuiten (qui signe la couverture de l’édition Attila) et Peeters pour ces statues qu’on fait pousser avec attention, sous peine qu’elles deviennent hors de contrôle, à l’image du mémorable cube de La Fièvre d’Urbicande. Récit de voyage, d’aventure, enquête, conte onirique, Les Jardins statuaires est une merveille, au parcours éditorial tortueux (rappelé dans un article sur le Cycle des contrées d’Abeille sur le blog du Belial’, ici), dont l’univers marque durablement le lecteur.

« Je sentais le désir de doter ce que j’écrivais d’une épaisseur ; je ne voulais pas qu’il fût l’impression ou la matérialisation d’un discours tout uniment filé, mais qu’on y sente l’ombre, la résonance, l’opacité énigmatique d’une chose. Or, je ne pouvais me résoudre à aucun artifice en faveur de cette exigence dont j’ignorais le fondement. Ce refus de mise en œuvre me venait peut-être de ma grande paresse naturelle qui me poussait à me contenter, en ce qui concerne la qualité de mes récits, de vœux pieux. Il me venait surtout, me semblait-il, du sentiment très puissant qu’une vérité dévorante et insatiable était là en mouvement, sur laquelle je n’avais aucun droit. »

Hervé Bonnet en parle sur le blog Les 8 Plumes, Laurent Cantamessi sur causeur.fr,

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3 réflexions sur “Les Jardins statuaires (Jacques Abeille, 1982)

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