Brève histoire des empires (Gabriel Martinez-Gros, 2014)

breve histoire des empiresLa pensée d’Ibn Khaldûn, théoricien arabe du XIVème, pour éclairer l’histoire des grands empires

Qu’est-ce qu’un empire ? Comment ces entités politiques naissent-elles, évoluent-elles, disparaissent-elles ? Y a-t-il une logique commune dans l’histoire des trois grands empires, l’Islam, la Chine et l’Inde ? C’est à ces questions que Gabriel Martinez-Gros tâche d’apporter une réponse, en s’appuyant pour cela sur les théories d’Ibn Khaldûn. Né en Andalousie, puis au service des puissants du Maghreb, Ibn Khaldûn s’est à la fin de sa vie retiré pour rédiger des traités qui ont fait date. Pour ce penseur, l’évolution des empires est liée à l’existence de deux espaces complémentaires. L’empire comporte d’abord un espace sédentarisé, fertile, où se concentre sa richesse. Les habitants y sont désarmés et soumis à l’impôt, caractéristique incontournable des empires. Pour maintenir son autorité sur cette zone, le pouvoir fait appel à une violence maintenue aux marges de la zone sédentarisée. Ce sont les barbares, les espaces tribaux, nomades et violents, qui forment la ‘asabiyat de l’empire, sa réserve de violence. Pour exister et se défendre, l’empire trace une frontière entre lui et les barbares. Mais cette frontière ne lui sert qu’à définir ceux qui pourront dorénavant lui offrir la fonction de violence qui assoit son pouvoir sur les sédentaires.

Le premier espace, poumon économique des empires, a pu se trouver en Chine orientale, dans le Croissant fertile, en Inde septentrionale. En ce qui concerne les marges violentes, les ‘asabiyat, les exemples emblématiques ne manquent pas : les Romains au Levant, les Mongols en Chine et en Asie Centrale, les Mamelouks en Egypte, les Mogols en Inde. Avec un nombre infime de combattants par rapport à la population des terres qu’ils conquièrent, ces peuples ont mis à genou des espaces gigantesques. Une fois arrivés au pouvoir, ces nomades se sédentarisent peu à peu et coupent les ponts avec les peuplades violentes de leurs origines. De ce fait, ils perdent leur lien avec la asabiyat, et en quelques générations la dynastie est renversée par une ‘asabiyat nouvelle venue s’approprier les richesses de l’empire. Elle met alors à son tour la population à l’impôt, et avec les revenus de cet impôt rémunère les soldats de sa suite (cette mise à l’impôt des espaces fertiles par les zones « fortes » est bien décrite par Alia Mabrouk dans Blés de Dougga, pour le cas de Rome et de son « grenier à blé » nord-africain). Puis l’histoire recommence.

Gabriel Martinez-Gros repère ce cycle à de multiples reprises dans l’histoire des trois grands empires, qu’il assimile à des zones prospères à contrôler : Croissant fertile, Chine orientale, Inde (l’Empire romain devient ainsi, par sa domination de la Mésopotamie, le prédécesseur des empires islamiques qui le délogent du Proche Orient et d’Égypte ! ). Certains cas illustrent mieux les principes d’Ibn Khaldûn que d’autres. L’exemple des Mamelouks en Égypte est paradigmatique : une petite caste d’étrangers, dont même les fils sont exclus au profit d’un renouvèlement par l’extérieur, qui règne sur des terres prospères et désarmées. Les Mongols, conquérants éphémères de la Chine, ou les Romains, sont aussi de bons exemples. La succession d’invasions turques en Asie centrale également. D’autres exemples sont plus flous, et se noient dans la multitude. Le rattachement des massacres mongols à la théorie d’Ibn Khaldûn est par exemple moyennement convaincant. Et, forcément, il y a la puissance dominante actuelle, l’axe Europe – États-Unis, complètement hors du champ de la théorie khaldunienne…

L’ouvrage est exigeant, tant Gabriel Martinez-Gros mobilise de connaissances, au risque d’embrouiller le lecteur. Mais il est aussi passionnant. L’ouverture, sur le cas singulier de l’Europe et de l’Occident, aujourd’hui dominants bien qu’ils aient abandonné le modèle de l’empire à la chute de l’Empire romain d’Occident, est intéressante en ce qu’elle met en perspective cette singularité au regard de siècles d’histoire mondiale. Dans sa conclusion, Gabriel Martinez-Gros affirment également que les enjeux religieux ou culturels passent au second plan dans les dynamiques des empires (il consacre une partie à rejeter l’idée qu’une légitimation de la violence par l’islam en ferait la force impériale par excellence), derrière un mécanisme cyclique implacable. A méditer, à une époque où l’histoire, médiévale notamment, est régulièrement instrumentalisée. Si cette Brève histoire des empires n’est pas exempte de défauts (il y manque toute l’histoire des Amériques, celle de l’Afrique subsaharienne, jamais mentionnée), elle constitue une introduction abordable à la pensée d’un grand théoricien historique et ouvre des portes vers de nombreuses lectures futures. Une lecture stimulante et féconde.

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Une réflexion sur “Brève histoire des empires (Gabriel Martinez-Gros, 2014)

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